LA CRITIQUE ET L'AUTORITÉ
interprétation avec les propositions simplement certaines (99), comme est celle-ci, pour rester dans le même ordre d'Uées : « le monde ze sera pas anéanti, mais changé et perfectionné » (100). Là donc où un sens lèserait la certitude, on le rejettera. Ainsi dans les versets susäits de la Première de Pierre : pourquoi entendre des limbes les lieux bas où J.-C. va prêcher ? C’est qu'ils ne sauraient représenter l'enfer, vu que, « pour l'enfer, il n’y a certainement pas eu de rédemption ».
Ces questions appartiennent à la théorie du catholicisme; mais la pratique n’en est pas moins à prendre en considération, qu'il s'agisse de la Messe ou des jeûnes. Pour être sûr que l'Epître uux Colossiens ne les condamne pas, il suffit de se rappeler que l'Eglise a reçu de J.-C, le pouvoir de les imposer. Pourquoi doit-on penser que la Première aux Corinthiens autorise à rompre l'union de deux conjoints, quand l'un n’est pas chrétien (101) ? C'est que l'Eglise l'a rompue : voilà, en faveur de ce sens, le « préjugé le plus fort». Si, en effet, ce lien était « indissoluble de droit divin », l'Eglise ne l'aurait point brisé, elle qui est « infaillible dans les mœurs comme dans la foi ».
Résumons-nous : l’exégète ne doit jamais, « surtout en. ce qui concerne la foi et les mœurs, hasarder d'interprétation contraire aux décisions de l'Eglise ». Rapprochons cette règle de ce qu’on a dit plus haut sur l'autorité de la Vulgate : elle équivaut à un nouvel ordre de s’en tenir à la version de Saint Jérôme, au moins dans un grand nombre de cas.
De cette dernière restriction dépend en grande partie l'intérêt que les opérations de la critique sulpicienne peuvent présenter. On ne songerait pas, en effet, à en suivre les mouvements, si elle était sans cesse tenue en lisières. Heureusement elle jouit parfois d’une liberté relative. Qui sait même si, dans leur champ réservé, il n'arrive pas aux principes de se laisser fléchir (102) ?
Sans trop présumer à cet égard, on doit néanmoins se garder de croire que ce Cours d’'Ecriture Sainte ne contienne rien qui vaille. Comme celui de M. Le Hir, il est par endroits de niveau avec l’enseignement que Renan eût. pu recevoir dans une Faculté des Lettres. Certaines thèses y sont justes, et mises en relief avec bonheur. Héritier d’une longue tradition, M. Garnier est assez averti. Le sens de la vraie méthode ne lui manque pas toujours, et il a d’honorables scrupules. Voici um sévère axiome, auquel il faut applaudir : « Ge qui doit déterminer
à adopter un système, ce n’est pas sa commodité, mais sa vérité ».
(99) Rappelons que la foi est une certitude définie.
(100) C’est l’opinion, selon M. Garnier, la « plus conforme à l'Ecriture et à plusieurs Pères ». Mais ailleurs, il va moins loin : le changement, y déclare-t-il seulement, est « plus probable » que l’anéantissement.
(101) Cf. respectivement Col., IT, 22-23; I Cor., VII, 15. (102) Cf. sur tout cela supra 38.
\ 90 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES Le jeune séminariste n'eût pas mieux dit. Mais, hélas ! ces belles apparences n'étaient pas sans se démentir; l'orthodoxie venait trop souvent, pour ainsi parler, donner un coup de pouce à la balance (103).
On éprouve ce regret quand @n examine, par exemple, la façon dont le Sulpicien établit le texte. Non qu'il s’acquitte de cette tâche avee négligence. Il recommande, au contraire, de n’élucider aucune obscurité avant de s'être « assuré de la véritable leçon ». Et à cet effet, il ne se contente pas de la Vulgate. Il se reporte et à l'original grec, et aux autres traductions, depuis l’ancienne italique jusqu'aux paraphrases chaldaïques. Il ne mentionne pas moins de huit versions à propos de 1 Jean, V, T: la syriaque, l'arabe, l’éthiopienne, l'arménienne etc. Mais comment use-t-il de ces instruments ?
A première vue, sa critique est digne de confiance. Il parait se décider en toute connaissance de cause pour les « manuscrits les plus nombreux et les plus anciens ». Il refuse d'imputer aux copistes l'omission de la tribu de Dan au ch. VII de l'Apocalypse : comment, en effet, « révoquer en doute une leçon qui se trouve non seulement dans les manuscrits actuels [2], mais encore dans les plus anciens » ? Il détermine avec soin la version dont dépendent les autres : c'est, croit-il, la syriaque. Et il loue Estius d'en avoir fait usage même peur éditer les Epîtres de Saint Paul, en la collationnant avec les manuscrits grecs. Bien plus, il lui sait gré de ne s'être pas, dans ce travail, arrêté à la Vulgate.
N'empêche que M. Garnier, pour sa part, raisonne sur la Vulgate, dont il ne s’est écarté qu'une fois explicitement (104). Là où l'écart est trop grand entre l'original et cette traduction, il se borne à cette remarque : « Les mots que Saint Jérôme rend ainsi signifient plutôt » (105). L'accord des manuscrits et des versions n'établit une leçon que si la Théologie le permet : maïs qu'un verset du Second Livre des Paralipomènes (106) contienne une erreur, l’absence de toute variante ne le met pas à l'abri d'une correction. Au contraire, un texte favorise-til la doctrine, il est reçu d'emblée, même s'il n'est pas ancien, même s'il n’a pour lui que des manuscrits du IX° siècle: leurs auteurs « n'auront pas manqué » de se conformer à la lecture traditionnelle. Peu à peu, on ne sent plus la grossièreté des armes qu'on emploie ; on voit une « preuve invincible » dans une « coïncidence » de manuscrits « différents de temps et de pays », — quels qu'ils soient d'ailleurs.
(103) Celte image est amorcée dans les Souv. d'Enf. et de Jeun., 241. (104) Pour Hébr., I, 16.
(105) Cette discrétion avait d’aulres occasions de s'exercer dans l'Ancien Testament. Là, l’auteur du Cours consultait, outre l'hébreu, les Septante et la version samaritaine. Or la comparaison du grec cité par Saint Paul avec l'original, mettait, on l’a vu (ci. supra 83), en face de graves divergences. Eh bien ! c’est que les Septante travaillaient sur des manuscrits hébreux que nous n’avons plus, et qui portaient la leçon qu'ils ont traduite. « Or qui nous assure que ce sont les manuscrits hébreux actuels qui ont conservé la vraie leçon ? Il est probable que les Septante ont dû choisir pour faire leur version les meilleurs manuscrits », Qu'en pensa l'élève de M. Le Hir ? (cf. infra 123 et n. 67).