QUALITÉS ET DÉFAUTS DE LA CRITIQUE
Il suffit, croit-on, pour qu'on n'ait guère le droit de douter d’un ver:set, que son authenticité ait été admise par l'Eglise grecque comme
par la latine : elles étaient « si opposées » l’une à l’autre |!
Ainsi ces procédés s'étendent à toute la critique des témoignages. Pour un ou deux auteurs que M. Garnier estime en raison de leur antiquité (Tertullien, par exemple, qui « n’a écrit que cent ans après Saint Jean »), que d’autres où il ramasse, comme de bonne prise, la « boule de neige » qui s’était formée en dévalant le long des siècles ! C'est au V°, c’est au VI° siècle qu'il trouve des arguments, dans une profession de foi d'évêques ou dans un témoignage de Cassiodore.
11 n’a pas de peine, on en conviendra, à paraître mieux inspiré, lorsqu'il se met à tracer des « règles » à l'herméneutique. Le fait est qu'il se refuse à « violer les termes » et les « lois de la grammaire ». La considération du contexte lui semble capitale : un sens n'est admissible que s’il « s'accorde bien avec les antécédents et les conséquents ». Il énonce comme un « principe certain » qu’ « on doit toujours préndre les paroles au sens propre », « dans leur sens le plus absolu ». À vrai dire, la maxime peut sembler trop rigoureuse, surtout quand on la voit justifier l’ap-plication au Christ d’un psaume où l’homme est glorifié, sous le prétexte que l’idée d’ « homme » n’a toute sa plénitude qu'en J.-C. Maïs le Sulpicien ne se tenait pas toujours à ses principes aussi strictement tantôt mettant en demeure les partisans du sens métaphorique de « don-
ner une raison décisive pour forcer à l’adopter », et tantôt au contraire s’écartant du sens littéral, s’il en était tant soit peu gêné. Aussi bien ces licences Ue la pratique s’autorisaient-ellus de certaines réserves qu'il introduisait dans l'énoncé des formules : la règle s'impose, observait-il, « à moins que la tradition, ou quelque raison particulière, ou quelque autre passage plus formel », n’obligent à passer outre (107). On comprenait ainsi l’obscur par le clair, et même, deux passages plus ou moins semblables étant donnés, on attribuait à l’un tel sens, parcs que c'était celui de l’autre. Enfin, la « beauté » d’une interprétation touchait parfois M. Garnier jusqu'à lui persuader de l’admettre (108).
Get exposé montre qu'aucun des bons côtés de sa critique n'était, pour ainsi parler, sans « revers ». Un dernier exemple en sera fourni par sa manière d'apprécier certains commentateurs. Il désapprouve ceux qui se sont substitués à l’Apôtre, en lui prêtant — ç’a été le tort du P. Mauduit — «des pensées et des raisons auxquelles il ne songeait probablement pas ». Saint Paul a moins « raisonné » qu'on ne l’a dit après Pierre Lombard; ses Epîtres n’appelaient pas tous ces
« traités scolastiques » que Saint Thomas a rédigés à propos d'elles.
Voilà d'utiles observations. Mais on les goûterait davantage, si l’on ne se rappelait que l’auteur du Cours a lui-même fait de l'œuvre pauli-
(107) Voir supra 60, la façon toute semblable dont M. Philpin s’élait débarrassé du mot « omnes ».
(108) Ce cas s'est présenté pour l’Apocalypse, passim, et pour 11 Pierre, If, 11.
92 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES nienne un usage fort théologique. Comment a-t-il pu condamner ces «longues subtilités » ? En obéissant, semble-t-il, à deux mobiles. Tout d'abord il n'aimait pas plus que M. Philpin les « questions épineuses et inutiles » (109). Or il en naît inévitablement de telles sous les pas des commentateurs. Ne se sont-ils pas avisés d'extraire des Epîtres une doctrine trop dure ? Estius — un des meilleurs ! — ne transportait-il pas « partout l'idée de la grâce efficace dont il était prévenu » ? — En outre, le Sulpicien acquérait ainsi, à ses propres yeux, le droit Le protester contre l'excès contraire : et c’est surtout ce qui lui tenait à cœur. Son ironie avait ménagé les Théologiens : elle était moins retenue à l'égard de ceux qui « donnent trop à la grammaire et à la critique ». Elle daubait sur la prétention de « nos érudits avec leurs lexiques », qui s'imaginent mieux connaître le grec qu'un Origène, un Chrysostome où un Théodoret !
Ces railleries sont significatives. Elles rendent bien difficile de croire que l’auteur du Cours se soit ouvert à l’idée de progrès, lors même qu'ailleurs il reconnaît aux érudits de la Renaissance « une critique plus polie et plus habile » que celle des anciens. C’est Jà une note, non seulement isolée, mais contredite. Encore l’entend-on à peine. car tout aussitôt M. Garnier élève la voix pour regretter que les modernes se soient « ressentis de la liberté de penser introduite par la Réforme »
Au total, dans le mélange de ses qualités et de ses défauts, la dose des seconds semble l'emporter largement sur celle des premières. C'est ce qui apparaît encore mieux, si l'on envisage la façon dont était traité l'argument négatif.
Assurément, l'on n'a pas eu toujours tort de le repousser. Il y a des cas, en effet, où c'est le témoin intéressé qui parle: et alors, le silence de certaines sources ne prévaut pas, en principe, contre son assertion. On ne révoquera pas en doute la participation de Saint Paul à la Oncrouayia d'Ephèse, parce que le récit de la Première aux Corinthiens n'a d’écho ni dans les Actes ni dans les écrivains des quatre premiers siècles. Mais peut-on assimiler à cet exemple celui de Moïse, qui ne dit rien ni du repentir des contemporains de Noé (110), ni des détails que l'Epître aux Hébreux fournit sur la cérémonie de l’aspersion ? Non, car c’est ici la source la plus directe qui est muette. Le Sulpicien ne faisait pas la différence.
Il se montrait encore moins judicieux en matière de critique textuelle. Voici un verset qu'un manuscrit peu ancien, sur cent cinquante que nous avons, est seul à contenir : n'est-ce pas une raison suffisante pour le retrancher ? M. Garnier pensait que non : nos bibliothè- . ques, en effet, possèdent encore un grand nombre de manuscrits, qui n'ont pas été collationnés (111). Et des milliers se sont perdus. Qui sait si le passage en question n'était pas dans un de ceux-là, ou même dans plu-
(109) Cf. supra 57 ; et aussi 25 n. 10.
(110) Cf. supra 82 et n. 74.
(111) Cotte considération fait songer à une réflexion assez semblable de Renan au sujet des fossiles humains. Cf. infra 500.
LA DISSERTATION-TYPE SUR 1 Jean, v, T7 93
sieurs ? — Mais, s'il avait été dans les manuscrits de leur temps, tels et tels écrivains l’auraient cité. Or il ne l'a été ni par les Pères grecs, ni
par la plupart des Pères latins. — Objection sans: valeur : « Tous ces Pères ne forment qu'un témoignage négatif. Ils n'ont pas pris ce qu'ils auraient pu prendre ». — Pardon : les premiers tout au moins auraient
non seulement pu, mais dû mentionner ce verset, vu qu'il exprime fortement un dogme qu’ils ont soutenu. Ceci encore n’est pas décisif, « çar on peut assigner plusieurs motifs à ce silence » : défaut d'occasion pour les Pères qui ont écrit « avant les erreurs sur la Trinité » (112), et raisons particulières pour ceux qui ont écrit depuis.
A l'issue de cette passe d'armes, l’auteur du Cours concluaît : « Nos adversaires n'ont que des arguments négatifs, et nous en avons de positifs. Ils n'opposent qu'un silence et des omissions qu'on peut expliquer ». C'était se contenter à peu de frais: malgré l'analôgie spécieuse que M. Garnier appelait encore à la rescousse (113), on incline à penser que, si Renan n’a glissé aucune réserve dans ce bulletin de victoire, son esprit était moins docile que sa main. 2
S'est-il pareillement abstenu de rien ajouter de lui-même à sa Dissertation sur le verset litigieux ? On hésite à le croire, tant certaines observations y sont fines. Au reste, quel qu'en soit l’auteur, elles appartiennent à une argumentation viciée par une préoccupation maîtresse, et qui, à ce titre, offre un spécimen de la critique sulpicienne.
Il s’agit toujours — on l'aura deviné — du verset 7 de 1 Jean, V. Plusieurs remarques auxquelles il donne lieu sont excellentes. Ce qui prouverait qu’il n’est pas authentique, c’est qu'il varie, dans les manuscrits qui le contiennent, de place et de forme : n'est-ce pas là «une marque certaine d'interpolation » ? De plus, il rompt le fil des idées ôtez-le, « rien de plus lié ». Or, s’il émanait de Saint Jean, « en le retranchant du texte, on devrait trouver une lacune et un défaut de connexion ». Son origine est donc autre. Peut-être faut-il y voir une « interprétation mystique » du v. 8 : d'abord mise en marge, elle aurait ensuite passé dans le texte.
Si vraisemblable que soit cette conjecture, M. Garnier déployait toute son ingéniosité à accréditer l'opinion contraire. À bien y regarder, le verset nuit si peu à la connexion que le contexte semble l’exiger. Le v. 9, en effet, compare le témoignage de -Dieu à celui des hommes : or il n’est question du premier qu'au v. 7. D'autre part, le v. 8 porte «hi tres», là où la grammaire voudrait « haec tria »; cettà expression inattendue s’expliquerait bien par le v. 7, où elle se lit déjà:
le parallélisme des deux phrases » aurait amené l’auteur à se répé. ter. Voilà donc deux indices favorables à l'authenticité. Et cette même similitude des v. 7 et 8 rendrait raison des cas où le v. 7 manque : le copiste l'aurait sauté, par une « inadvertance » très « plausible ».
(112) Cf. déjà supra 40 n. 55 in fine.
(113) Les Pères n’ont pas utilisé davantage un verset de la Première aux Corinthiens (XII, 4), bien qu'il offre une preuve de la Trinité; et pourtant il est authentique.
Que cette thèse soit fausse, les arguments dont elle s'appuie n’en sont pas moins d’un genre qui a cours dans la critique. On n’en saurait dire autant de toutes sortes de vues que le Sulpicien s'efforce ensuite de faire valoir. Les intentions de l'auteur se dévoilent à ses regards : Saint Jean a certainement voulu établir à la fois l'humanité et la divinité de J.-C. ; par conséquent il a dû écrire ce v. 7, qui « rend la preuve plus forte et plus complète ». Mais qu'est devenu son « autographe » ? Il s’est perdu, et la vraie leçon avec lui. Comment ? Les hypothèses ne manquent pas pour l'expliquer. Bien entendu, Ia « fraude » y a eu ‘sa part. Copistes et traducteurs auront occasionnellement « écourté les manuscrits de certains Pères ». Une omission simple se sera produite dans la plupart des cas, par l'effet d'une règle assez discutable que M. Garnier pose à ce propos : « l'omission s'explique beaucoup mieux que l’interpolation, celle-ci supposant un dessein formel, et d’ailleurs ne pouvant se faire sans être remarquée ». — Mais les variantes ? « D’autres versets en ont plus, dont pourtant on ne conteste pas l’authenticité ».
Une pareille désinvolture porte avec elle sa punition. En défendant ce verset si désespérément, M. Garnier faisait acte de bon catholique (114), mais il se trompait. 7 Jean, V, 7, est aussi peu authentique qu'un autre texte que le Sulpicien penchait à admettre : le passage relatif à Saint Jacques qu'on trouve chez Josèphe.
On n'a pas à faire ici le bilan de ses erreurs... Il suffit que sa critique soit caractérisée dans ses grands traits. Ils justifient Renan d’avoir écrit: «Le théologien orthodoxe peut êlre comparé à un oiseau en cage; tout mouvement propre lui est interdit» (115). A vrai dire, il a la faculté de se déplacer dans cette étroite prison : c'est ce au’il appelle être libre. Illusion qu’on ne saurait partager. A cet égard, les Uéclarations ne prévalent pas contre les faits. Si l'on en croyait M. Garnier, il aurait été ouvert à toute méthode, et « bien éloigné de rejeter les secours herméneutiques » que les protestants d'Allemagne lui offraient. En réalité, il n'accepte celte aïde que si elle ne mène pas à « écarter entièrement le sentiment des anciens Pères ». Il n’use de ces procédés que S'ils lui permettent de « venger » $Saïnt Jérôme ou Saint Jean des « fausses interprétations des héréliques ». Bref, il ne refuse nulle arme, mais il se réserve de la « bien employer ». Et lorsque, en bon soldat, il a défendu la Dogmatique du catholicisme, son devoir n'est pas terminé. Il est encore appelé au service de sa Morale.
On doit demander aux Epîtres une règle de vie. Elles fixent notamment les relations de l’homme et de la femme, et les rapports qu'ecclé-
(114) Co verset, en effet, à été déclaré authentique par la Congrégation de l’Index le 13 janvier 1897 (EF. Cavallera, Thesaurus, ete., 68). Fu. le
(115) Vie de Jésus, 13° éd., p. IX.