‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 45 sur 369 · RAPPEL A LA CHASTETÉ · texte numérisé non relu

RAPPEL A LA CHASTETÉ

siastiques et fidèles doivent entretenir avec la société civile et entre eux.

Le premier point était des plus délicats. Ni M. Garnier, ni M. Mollevault, semble-t-il, n’aimaient prononcer le mot de «femme » : ils le remplaçaient par l'expression «personne du sexe ». Leurs remarques ont parfois un certain air de naïveté : ne disent-ils pas qu'on ne peut, dans tel cas, «manquer au vœu de chasteté qu’en se remariant » ? C’est un voile, pense-t-on, que leur pudibonderie se met sur les yeux. Erreur. Car soudain ils éclatent et tonnent.

Il suffit pour cela qu'ils aient rencontré, soit dans la Première aux Corinthiens, soit dans l'Epître aux Hébreux, la mention du péché expressivement dénommé « fofnication ». Ce terme, cinq fois répété, évoque les flammes et les cornes de l’enfer. Comment les correspondants de Saint Paul ont-ils eu si « peu d'horreur » d'une telle pratique ? Il fallait qu'ils fussent « encore imbus des idées des païens, qui ne la regardaient pas comme un crime». Elle en est un pourtant, elle qui «soumet notre corps à de honteuses -maladiés ». Le saint livre condamne et fait rougir quiconque unit « les membres de J.-C. » à ceux d’une «prostituée» «vile» et «indigne». Cette violence, on le sent, a gagné Renan: les grâces de Manon n'auraient rien pu sur lui.

11 transcrit docilement — lui, le futur auteur de L’abbesse de Jouarre — une question que son professeur avait posée sans y répondre. Saint Paul dit quelque part d’une femme qu'elle sera «sauvée par la génération de ses enfants» (116). Comment «attribuer le salut à un acte qui nous semble si peu méritoire » ? On voit jusqu'où allait l’austérité sulpicienne, et qu’elle tenait le « Multipliez-vous» de la Genèse en parfait oubli. Dans l’œuvre de chair, elle ne considérait pas l'effet, mais le principe: cette concupiscence que Saint Paul appelle l'ange de Satan, et dont les «honteuses tentations» le souffietaient (117). Y a-t-il rien qui rende l’homme plus «vil» et plus «misérable » ?

Ces principes, évidemment relatifs aux séminaristes, conduisent à faire de la pureté un objet de précepte. Or telle n'était pas la pensée de l’Apôtre, qui s’adressait à tous : il commandait moins cette vertu qu'il ne la conseillait, et encore à ceux-là seuls qui en ont «reçu le don » (118). Ce trait est de ceux que M. Garnier ne songe point à effacer. Il le souligne au contraire, par une attention habituelle aux ecclésiastiques et qui ne va pas, de leur part, sans un secret retour sur leur propre élection.

Il est moins soucieux de sauvegarder l'autonomie de l'Eglise en matière civile. Le temps est passé, où l'Apôtre détournait « les saints » de porter leurs affaires devant le tribunal des incrédules (119). L'auteur du Cours à l'esprit trop rassis pour faire valoir ce conseil. Il ne veut pas qu'on se laisse injustement Mépouiller ou vilipender.

(116) Ci. 1 Tim., II, 15.

(A7) Cf: IT Cor’, XIL:7.

(118) Cf. I Cor., VIII, 1-8.

(19) Cf. ib., YI, 7.

I] respecte « l'ordre de la Société », il en a souci (120). Aussi préfère-t-il répéter avec Saint Paul qu'on doit se soumettre aux autorités, et se félicite-t-il de trouver des recommandations pareilles dans la Première Epître de Saint Pierre, S'il essaie de se représenter l'apostasie des derniers temps, il l'imagine sous la forme d'une désertion générale des gouvernements. Non certes, Saint-Sulpice ne devait pas aimer Lamennais. : ?

Quelque attitude que l’on atiopte à l'égard du pouvoir, il reste de plus doux devoirs à remplir. L'Esprit-Saint n'a pas oublié de tracer aux pasteurs et aux fidèles leurs obligations réciproques : rien «de plus touchant et de plus exact» sur ce sujet qu'un certain passage de la Première aux Thessaloniciens (121). Maïs les écrits les mieux propres à régler la vie cléricale sont les Epîtres « hiérarchiques ». M. Garnier reprend à son compte le souhait de Saint Augustin puissent-elles être sans cesse entre les mains de ceux qui ont la charge d'enseigner les autres ! Il se permet aussi de recommander aux «ecclésiastiques de haute dignité». le billet à Philémon, qui leur offre « un modèle de la conduite à tenir ».

Telle est Futilité morale des Epîtres. Et elles peuvent servir encore à une autre fin : à aider le clergé dans une de ses tâches essentielles, la prédication. Le Sulpicien ne manque pas d'attirer sur cette ressource l'attention des séminaristes. Il leur désigne même Îles endroits où puiser. Pour un sermon sur l’aumône, lire tel passage de la Seconde aux Corinthiens. Tel autre de l'Epître à Tite «fournirait la matière d'une belle instruction sur l’Incarnation » (122).

Renan aurait-il suivi ces conseils s'il en avait eu l'occasion ? Les principales sources de ses Homélies paraissent avoir été plus modernes (123). Mais s’il ne s’est pas, dans ces exercices, beaucoup inspiré de Saint Paul, sa Rédaction d'Ecriture Sainte s'est souvent haussée au ton de l'éloquence de la chaire. C'était sans doute celui du professeur, el l'élève parail sv être accordé avec complaisance. Sa phrase s'enfle de symétries oratoires, ronfle à force d’épithètes (124) : Saint Paul est « sublime », à moins qu'il ne soit « profond », « magnifique », « admirable » ; on ne saurait moins dire de Saint Jean et de son Apocalypse, où Bossuet « admijrait un ordre admirable » (125). Encore les adjectifs, tels quels, ne suffisent-ils pas : on les met au superlatif. Certaines qualités « feraient des Epiîtres le premier des corps de morale, quand même leur sublime doctrine n’en ferait pas la plus haute

(120) Cf. déjà sur cet esprit supra 48 et 58-59.

(122) Ci: respectivement 11 Cor., VIII, 9 et Tite, Il, 11-14.

(123) Cf. infra le chap. V, notamment p. 131.

(124) Voici quelques exemples typiques : « Peut-on trouver une tradition plus universelle, plus unanime, plus ancienne ? » « Ge ne sont pas là de vaines démonstrations d’affeclions factices ». Sur la grâce, « la doctrine du grand apôtre s’entoure de majeslueux myslères ».

. (125) « Admirait », « admirable » : est-ce une négligence ? Bien plutôt une réminiscence de ce même Bossuel : « Nous adimirons dans ses admirables Epîtres... » (Panégyrique de Saint Paul).

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