‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 46 sur 369 · LA VIE DE SAINT PAUL · texte numérisé non relu

LA VIE DE SAINT PAUL

philosophie ». Comment s'en étonner ? Sain{ Paul a pris ses leçons « dans la plus sublime extase qui fût jamais». Et son caractère ne le cède pas à sa doctrine : ce fut, dès le jour où il s’est mis à l’école de J.-C, «le plus noble qui ait jamais existé», etc.

Si répandu qu'il soit dans le Cours, cet esprit de panégyrique, heureusement, n'y domine pas. La Théologie elle-même ne stérilise pas cet enseignement si consciencieux, au point de ne rien laisser à recueillir sur l'histoire de Saint Paul et des temps apostoliques. En fait, dès les Prolégomènes, la vie, le caractère et l'œuvre de l’'Apôtre des Gentils sont présentés sous une forme encore générale, mais positive.

Le principal intérêt d'une biographie de Saint Paul est de fournir un cadre où situer la composition des Epîtres. On les comprendra d'autant mieux qu'on leur « assignera un temps précis ». L'apologiste y trouvera lui aussi son compte. Parfois, en effet, M. Garnier n’est pas sans apercevoir quelque incohérence dans la pensée paulinienne. Sur la question, par exemple, des cérémonies légales, l'Epître aux Romäins et l'Epiître aux Colossiens sont loin de rendre le même son : il serait commode d'attribuer cette différence au changement des circonstances. Or, cette explication dispose à envisager l'histoire sous son angle véritable. Si le Sulpicien ne prononce pas le mot d’« évolution », pour ne pas ahaïsser aux conditions humaines l'activité de l’Apôtre, Renan pourra dégager un jour ce nom et cette idée. Il pourra aussi assouplir, conformément aux faits, le tracé trop rigide de son professeur, qui ne voit d'une Epître à l’autre que la confirmation d’une même doctrine (126). En attendant ce perfectionnement, la chronologie paulinienne n'est pas des plus aisées à établir. Pour l’orthodoxe, toutes les lettres attribuées à l’Apôtre sont effectivement son œuvre, depuis l'£pütre aux Romains jusqu'à l'Epiître aux Hébreux, en passant par les Pastorales. Leurs moindres détails sont vrais ; et il en est de même du récit des Actes. On devine les tours de force auxquels l'historien doit se livrer pour ranger ces données dans un ordre acceptable. Voici le système de M. Garnier :

I1 divise en dix périodes la vie de son héros. Au début, tout va bien. L'on consulte Strabon sur Tarse, la ville natale de Saint Paul (127). On indique ses origines ; on caractérise l'éducation qu’il a reçue sous Gamaliel, lorsqu'il apprenait « les différentes manières d'interpréter l'Ecriture ». Les difficultés commencent avec sa conversion. Le Sulpicien la date de l’année 37. Il compte jusqu'à cinq séjours du nouvel apôtre à Jérusalem (en 40, 4%, vers 50, en 53 et en 58). Le voyage d'Athènes a eu lieu en 51. Gelui de Rome, en 60. Après deux ans de captivité, Saint Paul est retourné en Orient; puis

(126) « Saint Paul, obligé lout d’abord à des ménagements, put dans la suite s’exprimer d’une manière plus forle ». |

(127) Ci. E. Renan, Les Apôtres, 165, n. 4.

il revint à Rome, où il «eut la tête tranchée, le 29 juin de l'an 6€, dans la soixante-huitième année de son âge ».

Quelle précision, et comme l’auteur du Cours à dû en être satisfait ! Pas autant qu'on pourrait le croire. Par moments, un doute traverse son assurance d'hagiographe, Il lui arrive (à moins que ce ne soit l’opinion de Renan) de déclarer « incertaine » la date de cette mort. En général, celles qu’il propose pour les principaux événements lui paraissent seulement probables. Et son tableau des Epîtres n'est pas moins flou : sur plus d'un point, les Prolégomènes et les monographies ne Ss’accordent pas. On donnera ci-dessous, le cas échéant, les deux dates.

Epiîtres aux Thessaloniciens : la première, à Corinthe, en 52; la seconde, en 53 ou en 54-55.

Epiître aux Galates (que «plusieurs critiques modernes» croient la plus ancienne de toutes), Ephèse, 54 ou 55 ou 57.

Epîtres aux Corinthiens : la première, Ephèse, 55 ou 57 ou 59: la seconde, Philippes, 56 ou 57 ou 59. .

Epiître aux Romains, Corinthe, 58.

Epiîtres aux Ephésiens, aux Philippiens, aux Colossiens, à Philémon : Rome, 60-61. ;

Epître aux Hébreux, Rome ou l'Italie, vers 62.

Les Pastorales appartiennent à l'époque des captivités romaines. Epiître à Tite, avant ou après la première ; la Première à Timothée entre les deux, pendant ie voyage en Orient ; la Seconde à Timothée, dans l’une ou l’autre, plus probablement dans la seconde. s

Nul assurément ne songerait à adopter cette biographie de l'œuvre paulinienne. Son auteur n'a pas évité le défaut où tombent inévitablement les harmonistes : les duplicats n'y manquent pas. Toutefois c'était beaucoup qu'il sentît la fragilité de son édifice, et il aurait pu faire plus mal, sur un terrain si peu sûr. Plusieurs de ses matériaux sont solides : par exemple les actes officiels auxquels il se reporte — tel l'édit de Claude qui a chassé Aquilas et Priscille —, les médailles anciennes dont il s’aide pour commenter le zcôros qu'un verset des Actes (XVI, 12) applique à la colonie romaine de Philippes, ete... Ses procédés sont souvent corrects : soit qu'il suppute «la durée que les voyages racontés ont dû exiger», ou qu'il fasse certaines inférences assez sensées.

Son portrait de Saint Paul n'est pas non plus sans mérite. Il étudiait en lui — divisions un peu scolastiques l’apôtre, le docteur, le pasteur, le prédicateur; n'hésitant pas à le déclarer supérieur à Saint Pierre pour « l’apostolat individuel », et distinguant, sous les « contradictions apparentes » de son « caractère moral », des qualités opposées, mais assorties et modérées dans un « admirable tempérament ». Il fait ressortir surtout l'humanité de l’Apôtre et sa bonté (la meilleure des habiletés !), et il les montre en acte, soit quand Saint Paul quitte le « ton sévère pour manifester sa clémence et sa pitié », soit lorsqu'à l’idée d’avoir morigéné certains correspondants, il leur envoie des messagers chargés d’adoucir l'effet de sa lettre. Quelle n'était pas aussi sa délica-

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