‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 47 sur 369 · LANGUE ET STYLE DE SAINT PAUL · texte numérisé non relu

LANGUE ET STYLE DE SAINT PAUL

tesse ! Toujours il s’est astreint au travail manuel, afin de n'être point à charge à ses ouailles. Conduite d'autant plus remarquable que le droit strict ne la commandait pas. M. Garnier estime — et Renan partageait sans doute cette opinion bien cléricale (128) — que Saint Paul eût pu «exiger avec justice la satisfaction de ses nécessités corporelles, de ceux dont il satisfaisait les besoins spirituels ».

Cette nourriture était enveloppée dans un langage, dont l'originalité cause certaines surprises à l’intellect et au goût.

Les débuts de Saint Paul expliquent assez les particularités de son grec, où les mots sont souvent «pris dans une acception différente de celle qu’ils ont ordinairement». Saint Jérôme y a signalé, et les savants y reconnaissent «de fréquents cilicismes». Les « hébraïsmes » n'ont rien de surprenant chez «un Juif» qui, comme l'élève de Gamaliel, «pense en hébreu et écrit en grec». Mais ils le rendent si difficile à comprendre, qu'on doit, pour le traduire, suivre une méthode spéciale. Les protestants d'Allemagne recommandent de s'attacher, dans cette besogne; «à là signification des mots justifiée par la langue hellénistique », Le plus sûr serait, selon eux, d’expliquer Saint Paul à l’aide des auteurs -juifs qu+ ont employé cette langue : Josèphe, Philon et les écrivains (almudiques, ainsi que les Septante, Symmaque, Aquila, Théodotion. Cette directive, M. Garnier la rapporte sans la prendre à Son compte d’une manière bien expresse. Du moins ne veut-il pas qu'on l’applique trop à la lettre, surtout si le contexte s’y oppose. Il raille légèrement les exégètes qui « tiennent absolument, et sans s'occuper du reste, à prendre un mot die Saint Paul dans tel sens, parce qu'il l’a chez Philon et Josèphe ». Cet abus za pas dû discréditer les principes auprès de l'élève de M. Le Hir. Il sut s'en souvenir, et même en augmentant leur portée, dans son Essai Psychologique (129).

Pour l'instant, il ne s'y arrête pas autrement, le style des Epitres ayant davantage occupé son professeur. Deux opinions contraires, en effet, avaient cours à ce sujet. L'une n'allait pas à exalter le mérite httéraire de l'Apôtre : la main de Dieu est d'autant plus visible que son instrument est plus médiocre. C'était une des idées de Bossuet, et le Sulpicien y sacrifie en quelque mesure : il se défend de « prétendre que Saint Paul ait été un modèle sous le rapport du style ». Toutefois ce n'est pas là, on le sent, son dernier mot. Ayant donné ce qu'il doit à l'autorité du Panégyrique, il ne demarnkle qu'à racheter cette sévérité. Si l'Apôtre ne brillait pas dans l«élocution», n2 possédait-il pas d’autres talents ? N'y a-t-il pas moyen de louer en Saint Paul, malgré tout, un «modèle d’éloquence » ? Une autre tradition le permet, non moins respectable, puisqu'elle remonte à Saint Augustin. « Tout ce que l'étude de la rhétorique a pu enseigner

(128) Elle à pour elle certaines phrases de l'Apôtre lui-même. Mais surtout elle æst fortement motivée dans le Panégyrique de Bossuet (32 Point).

(129) Cf. p. 42 : « Saint Paul est thalmudique », ete..., et le chapitre IV.

aux meilleurs orateurs», ce Père le trouvait dans les Epitres (130). Leur auteur a rempli les «quatre devoirs» de l’orateur sacré. « Anti— thèses, énumérations, gradations, interrogations, exclamations, Compa— raisons », toutes ces figures contribuent à l'animation de son discours. «L'apostrophe, l'insinuation, la concession, la prosopopée, l'amplification, la description se retrouvent sans cesse sous sa plume, sans comp ter les parenthèses et les réticences ». Et quelle « véhémence » de « mouvements » !

Montée à ce degré, l'admiration a besoin de se prendre, en particulier, à certains morceaux excellents, et de chercher dans les littératures profanes de dignes termes de comparaison. M. Garnier ny manquait pas : il désignait l'écrit qui, à ses yeux, était « le plus sublime sans contredit de tous ceux qui sont sortis de la plume de Saint Paul» : l'Epître aux Hébreux. Que de beautés aussi dans le chapitre XII de l’'£pître aux Romains ! «Il est tout entier dans le génie d'Isocrate». Et en général Saint Paul rappelle Démosthène : celui-ci «n'a rien dé plus rapide et de plus serré ».

Voilà, on l’avouera, une appréciation que l'ancien élève de Saint- Nicolas ne dut pas goûter entièrement. Il est vrai qu'échappé depuis longtemps à la férule de l'abbé Girail, ses révoltes s'étaient apaisées. Néanmoins il n’était pas si infidèle à lui-même, qu'il ne préféràt à la rhétorique la littérature. Aussi prêtait-il plus volontiers la maïn à certaines explications qu'appelle un caractère indiscutable du style paulinien : le décousu. Certes, nul, à Saint-Sulpice, en 1844, ne pouvait songer à en rendre compte par l'hypothèse d'interpclations massives. Mais les remarques auxquelles on se bornait sont d’un genre qui rappelle certains passages des Homélies et de l'étude sur le $Sermon de Bossuet (131) : relativement fines, et un peu oublieuses de l'inspiration. D'où vient, se demandait-on, que l’Apôtre ait si souvent passé d'une idée à l’autre sans transition ? C’est qu'elles étaient « identiques en son esprit ». C’est aussi qu'il éprouvaïit le besoin, une réflexion lui venait-elle. de « s’en décharger sur-le-champ », quitte à « abandonner le fil du discours », Il avait enfin une propension à « reproduire à tout propos certaines idées fixes » : semblable à tous ceux qui, « préoccupés d'une pensée, y sont sans cesse ramenés, même par celles qui en paraissent les plus. éloignées ».

La connaissance de ces habitudes est plus utile pour l'intelligence des Epitres que leur division en chapitres et en versets. M. Garnier recommandaït de ne pas trop se régler sur ceux-ci. Le meilleur moyen de se familiariser avec le style de Saint Paul est de le lire de suite, assidûment et attentivement.

De toutes ces analyses une conclusion ressortait : l’œuvre paulinienne à un cachet à part. L'on s'en apercevait aussi en Ja comparant

(130) Cf. De la doctrine chrétienne, 1. IV, c. 10 sq. (131) Pour ces travaux de Renan, voir infra ch. V et Livre second, ch. V.

Page 1