LE « DOSSIER RENAN
se rompait : certains confrères témoignaient à Renan beaucoup d'affection. Seulement, c’est à quoi il ne tenait guère. Car ceux-là étaient, selon le mot de Saint Paul, des « parfaits », et leur affection, une « affection de commande », destinée à satisfaire à la règle, qu'ils prétendaient observer à la perfection. A cet égard, Renan était un «simple » : ces démonstrations le touchaiïent peu. Car «dire à quelqu'un : je vous aime parce que c’est la règle, c'est à peu près lui dire : je vous aime, mais je ne vous aime pas ».
En somme, Renan se sentail encore moins contraint auprès de son fidèle protecteur, l'abbé Tresvaux (21), qu'il voyait maintenant plus souvent qu'à Issy: cet ecclésiastique venait à Saint-Sulpice « deux et trois fois par semaine », et {tous deux, ils parlaient «breton comme des déterminés ». Cette intimité ne pouvait qu'être favorable à Ernest dans l'esprit des Directeurs, et peut-être en était-il besoin, s’il est vrai que son dossier, comme l’a prétendu l'abbé Cognat, «contenait des réserves, dues sans doute à ses démêlés avec M. Gottofrey » (22). On ne reviendra pas sur cette question, qu'on à touchée: ailleurs (23). Il est fâcheux pour le détracteur de Renan que ce dossier n'ait pas été retrouvé, et que M. Icard ne l'ait pas mentionné dans sa lettre de 1857: ce qu’il eût fait presque immanquablement, si le document avait existé. Peut-être tout se réduit-il à cette lettre, où Cognat aura pris, en l'antidatant, la substance de son dire, et à des notes, en effel assez réticentes, de M. Gosselin (24). Elles auront été commentées et complétées verbalement : C’est ainsi, par exemple, que M. Carbon connaissait la répugnance de Renan à se mouvoir (25).
Quoi qu'il en soit, celui-ci n'a pas été sans s’apercevoir qu'on était renseigné sur son compte. Seulement il n'a point l'air de croire, du moins quand il écrit à sa mère, que ce soit à son désavantage. Au contraire, «plusieurs de ses amis d'Issy » (26) l'ont « recommandé auprès des directeurs ». Et l’on pouvait s'y tromper, s'il est vrai que ces Messieurs avaient pour lui «mille bontés spéciales» (lettre du 13 décembre). Pourtant, même si l'amour-propre a faussé un peu son regard, il n'est pas du tout sûr que Renan se soit totalement mépris sur la nuance de l'intérêt qu’on lui portait. Mais on y mettail trop de bienveillance pour l'inquiéter. Et puis, comment se plaindre d'être distingué ?
Car, hélas ! il en était un peu des Directeurs comme des « parfaits ». De leur part aussi, Ernest avait cru le voir dès le début, la « sollicitude » était « mécanique ». Cette «affection » qu'ils vous témoignaient, ces soins de toutes sortes, «ces attentions même auxquelles
(21) Sur ce personnage, cf. notre Renan d’après des documents inédits, 21.
(22) Cf. le Correspondant, 25 janvier 1883, 311-312. Cognat avait été condisciple de Renan depuis Saint-Nicolas.
(23) Ci. Renan d’après des doc. in., 41.
(24) On peut les lire ibidem.
(25) Cf. supra 5-6.
(26) Ce terme un peu familier d’amis peut désigner des Directeurs (Cf. vol. 11.474, n° 128 v. : « Mon bon ami M. Gosselin »).
14 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES on ne [s'attendait] pas», c'était une routine: ils en faisaient autant, depuis des années, «au premier venu». Pourquoi s'attacher particu-. 5 7 lièrement à des élèves qui passaient seulement dans la maison, et avec qui ils ne devaient plus avoir ensuite «presque aucune relation » ? Ici encore, le « devoir » était le principe et la mesure de la bonté. Ko A voir le séminariste insister ainsi sur cette constatation, on comprend ce qu’elle a dû avoir de pénible pour lui. Aimer et être aimé en Dieu, ce n'était pas son fait. Ce qu’il désirait, fidèle à son passé de bon élève, c'était l'estime, la considération. Rien de plus vif. chez lui que ce besoin d'être apprécié sur tous les traits de son «individualité personnelle », comme il l'écrit à sa sœur, avec un pléorasme énergique. Rien non plus, est-ce la peine de le dire? de moins chrétien. Sans pousser aussi loin que Pascal le détachement des créatures, les Sulpiciens étaient dans le vrai de leur religion, en les ser = vant toutes également afin d'accomplir, à l’occasion de chacune denses FRS le précepte divin qui seul importe.
Que cet esprit menaçât son moi, Renan le sentit trop bien pour ne. pas songer à sa sauvegarde. Elle lui fut facilitée par le monde, qui ne demanda qu'à l’aceueillir et à l’admirer, Mais il n’était pas impunément passé par Saint-Sulpice. Cette froideur, cette retenue, cette surveillance = des moindres mouvements, lui avaient donné un pli dont il put à peine se défaire. On sort des grands séminaires, écrira-t-il en 1857, « un peu dur, parce qu'on s’est habitué à placer une foule de choses au-dessus. même des sentiments individuels ». Ceux qui dénoncent, après Brune- + tière (27), la « ttureté » de Renan, n'ont sans doute pas médité cette phrase : ils hésiteraient à mettre en cause, à propos de la personne, le régime. L za :
Il ést vrai qu'en s'exprimant ainsi, l’auteur de l'article sur Lamennais ne songeait à rien moins qu'à condamner Saint-Sulpice. Il se serait plutôt félicité d'y avoir si fortement trempé sa volonté : tant son œuvre et sa vie, depuis sa sécularisation, en avaient bénéficié ! Il n'avait plus vingt ans, et les plaintes parfois langoureuses qu'il. avait confiées à ses lettres du Séminaire étaient désormais loin de lui. C'est Henriette maintenant, c'est Berthelot, qui lui reprochaient È défaut d'expansion tendre. Il s’en justifiait discrètement, en leur montrant Saint-Sulpice. Pour dire tout, il aurait dû avouer qu'il y avait > souffert. é $ Et pas seulement, croyons-nous, de n’y pouvoir épanouir D cœur. Il y avait d’autres ombres au tableau. Le 18 novembre, il note que « l'esprit du gouvernement de Saint-Sulpice, et en général du go 4 vernement ecclésiastique », n’est pas la franchise. S'il voit en M. Carbon une heureuse exception, il ne ferme pas les yeux sur des faits dont kb : spectacle quotidien, écrit-il le 27 novembre, serait de nature à l’écarte de la carrière ecclésiastique. Le propos est trop vague pour autoris la moindre conjecture : il faut se -résigner à ne rien savoir de ces ag
(27) Voir ses Cinq Lettres sur Renan, 48. ù
a FR