RENAN ET LE COURS D'ÉCRITURE SAINTE
Il est vrai qu'on osait rarement, dans le fait, en venir là, et que la bonne méthode expirait au seuil des textes dogmatiques. Mais il appartenait au jeune homme, à qui cet instrument était remis, de l'employer un jour avec moins de «sagesse ».
‘Compterons-nous aussi pour rien les bons conseils qu’il a reçus de M. Mollevault, comme de M. Le Hir ? les connaissances qu'il a acquises peu à peu, les mots techniques (tels que celui de « stichométrie ») avec lesquels il s’est familiarisé ? l'habitude qu’il a prise de classer arguments et objections ? Qu'on ouvre l'Histoire des Origines. qu'on en lise les Introductions et les Appendices. L'auteur de ces discours si bien ordonnés s’est formé en rédigeant la Dissertation sur le verset johannique, et tant d’autres morceaux également propres à fortifier l'esprit et à l'assouplir (142).
Est-ce à cire toutefois que, sous d’autres rapports, Renan ne se &vit pas ressenti fâcheusement de son apprentissage ? On n'oserait l'affirmer. Sur la fin de son séjour à Saint-Sulpice, sans doute, et pendant ses premières années d’études libres, il put se croire plus ou moins affranchi de ses entraves. En réalité, il en gardait les marques. L'esprit conservateur du séminaire se retrouve dans certains traits de sa critique : penchant à surestimer la valeur de la tradition, répugnance à prononcer un jugement d'inauthenticité, admission facile de problèmes mal posés, dont les données prêtent à l'exercice d'une vaine subtilité.
Quelque effet qu'aient eu ces principes et ces pratiques, les correspondances doivent être encore plus importantes, pour le fond, entre le Cours du Suilpicien et les ouvrages que l'ancien clerc a consacrés à Saint Paul. Elles ressortiraient de la comparaison dont on a dit l’intérêt. (143), et qui maintenant serait possible. Dans quelle mesure Renan a-t-il conservé l'itinéraire et la chronologie selon lesquels il s'était d'abord représenté l’activité de l'Apôtre ? Ses explications « naturalistes » ne doivent-elles rien à ces théories auxquelles M. Garnier, en les combattant, avait donné un singulier relief : hypothèse d'un Saint Paul «visionnaire », opinion d'Eichhorn sur les charismes corinthiens (144) ? — Autant de questions dont l'examen déborderait le cadre de cet ouvrage (145).
Il est, en revanche, un genre d'influence dont l'appréciation est plus facile. A la fin de 1843, Renan se proposait de vivre « dans l'esprit de Saint Paul ». Il entendait alors par là « le goût de la persécution » (146). Son dessein s’est réalisé d’une autre façon. Toute sa vie, il s’est
(142) Signalons en particulier, pour la façon dont l'argumentation est conduite, les pages où M. Garnier cherche à dater et à situer la composition de l’Epître aux Romains et à montrer qu’elle n’a pas été écrite en latin; celles aussi où il essaie d’établir qu'il y eut une première lettre aux Corinthiens avant celles que nous possédons, etc... :
(143) Ci. supra 65:
(144) Cf. supra 72.
(145) Voir si l’on veut notre Renan, 170-171 et notre Renan et Strasbourg, 5
(146) Fr. Int., 286.
ressouvenu des idées et des formules pauliniennes, auxquelles il fit seulement subir les transpositions nécessaires.
Assurément, le Cours d'Ecriture Sainte n'a pas été la seule occasion qu'il eut de lire et de méditer les Epiîtres. Plus tard, il y est revenu pour les besoins de son Histoire. Et dès Saint-Nicolas, il avait consigné dans son Cahier de Lectures des textes comme ceux-ci: « La mort, salaire du péché » ; « animalis homo » (447) ; « o altituo divitiarum fsapientiae] » (148). On conçoit cependant que la Rédaction de Saint- Sulpice ait ravivé ces souvenirs. Le lableau dès longtemps remarqué « des hommes asservis à la concupiscence, voulant et ne faisant pas », voilà que Renan le déclare « d’une vérité et d'une énergie effrayantes ». Des versets se gravent dans sa mémoire, dont certains lui sont également cités par M. Icard. Tels les passages, chers à J. de Maistre, sur Jésus considéré comme chef du corps de l'Eglise, en qui il est « tout en tous » (149); le texte célèbre sur « l’homme spirituel »: celui ‘de l'Epiître aux Romains, qui livre toute créature « aux gémissements et aux travaux de l’enfantement ». À quoi l'on doit joindre le verset des Actes, où il est dit, selon M. Garnier, que l'Esprit-Saint « nous anime, nous meut, nous régit » (150).
Il serait intéressant de relever, à travers l'œuvre de Renan, la trace de l'impression profonde que ces formules ont faite sur lui. En ce mois de décembre 1843, les citations pauliniennes se multiplient sous sa plume, non seulement dans l'Homélie sur la Sainte Enfance, mais dans le Règlement particulier et les Principes de Conduite, qui se terminent chacun par un extrait de Saint Paul. Là, le chercheur de vérité se rappelle le conseil de l'Epiître aux Philippiens (IV, 8) : « Quaecumque vera, haec cogitate »; ici, le tonsuré emprunte, pour remercier Dieu des douceurs reçues, le finale du ch. IX de la Seconde aux Corinthiens (151).
On ne saurait poursuivre cette recherche, quels qu'en pussent être les résultats (152). Il suffit ici d’avoir laissé entrevoir ce que l'intelligence de Renan et son imagination ont dû à l’Apôtre des Gentils. Or, à la même époque où ce commerce était le plus fréquent, le séminariste s'en ménageait un autre non moins profitable. S'il n'a guère eu la curiosité de lire Saint Paul dans le grec, il s'est acharné à l'étude de l’hébreu, dont la connaissancé allait lui permettre de puiser aux beautés de la Bible juive. Cette initiation nouvelle fut relativement facile, grâce au mérite du maître, et surtout au zèle et à la capacité de l'étudiant.
(147) Ci: Trav, de Jeun., 12, n. 3.
(148) Rom'ANI 23: °1-Cor., IL el4S Rom. "XI, 33.
(149) Cf. Col., III, 11 et I Gor:, XV, 28. Cf. aussi Eph., IN, 12 sq., et I, 22-23 (Le Cours de Théologie « De Ecclesia » altirera lui aussi l'attention sur ce dernier texte).
(50) Cf. respectivement supra 78 et n. 64, el Cah. de Jeun., 290, où « l’homme spirituel » est le philosophe ; Rom., VIII, 22 et Actes, XVII. 98.
(151) Cf. Trav. de Jeun., 11 et n. 2; vol. 11.476, f° 141 Y.; Fr. Tnt. 29,4:
(152) l'influence paulinienne est visible, en particulier, dans les Dialogues philosophiques. Le rêve unitaire du myslique interlocuteur y est placé (124-125 et 125 n. 1) sous le signe de la Première aux Corinthiens. Cf. infra 336-337.