‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 53 sur 369 · PREMIÈRES IMPRESSIONS DE L'ÉLÈVE · texte numérisé non relu

PREMIÈRES IMPRESSIONS DE L'ÉLÈVE

le seul élève de M. Le Hir. Cette indication surprend un peu, car, plusieurs années auparavant, un certain renouveau des études hébraïques s'était dessiné dans le clergé français; en 1843-1844, des confrères de Liart, au Séminaire de Saint-Brieuc, s'appliquaient à cette langue, qu'ils trouvaient d’ailleurs très difficile. Mais, que Renan ait eu ou non l'occasion de prendre la tête, ses rapides progrès furent certainement remarqués.,

11 sut, en effet, profiter comme pas un de ces leçons quasi-particulières. Le rôle du guide, dans une pareille initiation, est très important. Or, M. Le Hir apparut au jeune homme, mulatis mutandis, comme un second M. Pinault. D'autant plus aisément qu'il n'avait guère été gâté jusque-là, en fait de maîtres éminents, il se prit d'admiration pour cet « excellent professeur » : sa force, écrit-il, est « étonnante », son « érudition, immense »; ses classes ont « un intérêt ravissant. ». Et le fait est qu'elles mirent bientôt Renan en état d'énoncer une opinion et sur la difficulté de cette étude et sur sa portée.

IL semble avoir été surpris de n’y pas prendre-plus de peine. « On se figurerait » note-t-il, « qu'[elle] devrait être hérissée d'[obstacles]; il n'en ést pourtant pas ainsi »: le tout est de se « familiariser avec l'écriture bizarre et étonnamment compliquée de cette langue». Il est vrai, « avoue »-l-il à son frère, « que ce point n'est pas des plus faciles ». Il faut croire cependant qu'il n'y fut pas trop arrêté, puisqu'il ne s’en plaint pas davantage à ses correspondants. Il en reparle seulement pour leur donner une idée d’une bible hébraïque : c’est un livre « où il n'y a que des consonnes, et où chaque lettre a deux ou trois sons différents ». Une fois qu'on s'est accoutumé à ces particularités, « les difficultés ne sont que médiocres », vu surtout le rôle très minime que joue la mémoire.

Eùût-il rencontré plus d’épines, notre Breton ne se serait pas rebuté, car il comprenait de mieux en mieux tout l'intérêt de l'hébreu. Quand il qualifiait cette langue d’ «extrêmement curieuse », il ne songeait pas seulement à sa « singularité », mais aussi à la « profondeur de ses règles » : à travers elle, il visait à découvrir des « lois de linguistique importantes ». Mais si précieuse que fût cette contribution à la philosophie du langage, une autre tâche non moins essentielle s'imposait au philologue. Renan ne farda pas à l’apercevoir, l’enseignement de M. Le Hir était « un vrai Cours d'Ecriture Sainte »; il ne méritait pas moins ce titre que le « petit Cours » de M. Mollevault, auquel, en quelque manière, il servait d'auxiliaire (14). Comment, en effet, n'eût-il pas éclairé la « diction » de Saint Paul, si « chargée d'hébreu » ? A plus forte raison l'étude nouvelle élait-elle « fondamentale » pour la connaissance de VA. T. Renan pouvait en proclamer l’ «indispensable nécessité » : sans elle, « on n'entend pas grand'ehose à Ja Bible ».

(14) Aussi bien M. Le Hlir, après 1845, eut-il à enseigner également lEcriture Sain{c.

Ainsi s’exprimait-il, dès le 18 novembre, avec une hardiesse que M. Philpin n'avait pas, semble-t-il, encore contenue (15), et qu'autorisait

l'avis même de M. Le Hir : « d'après ce qu’il nous a dit », écrivait son élève, et il ajoutait : « et ce que je vois ». Qu'entendait-il par. là ?:0On

en aura quelque idée, quand on connaîtra les études préliminaires auxquelles la classe dut se consacrer d’abord. Une Histoire de la langue hébraïque, des notions grammaticales, voilà ce qui semble, dans les papiers du séminariste, représenter ces rudiments (16).

L'Histoire n'occupe guère que cinq feuillets (17). Des deux parties qui la composent, la seconde est une revue des travaux qui permirent de comprendre et d'expliquer l’hébreu, à partir du moment où il cessa d'être parlé. Ici encore, un esprit de « juste milieu » caractérise l'exposé. Profiter de ce qu’une méthode a de bon, sans jamais la porter à l'excès, souligner qu'on est revenu de certains engouements : à ces traits se reconnaît le Sulpicien. Est-il impartial ? Oui, en ce sens du moins que l'amour-propre national ne fausse point sa vue. Mais s’il ne surestime pas la part de la France, il ne manque pas une occasion d’exalter les catholiques aux dépens des protestants, et ce souci d’apologiste l’amène parfois à des déclarations inattendues (18). De même, il exploite le moindre détail favorable à l’orthodoxie, jusqu'à alléguer, comme une nouvelle preuve de l'intégrité des Livres saints, les solécismes et les barbarismes d’un P. Houbigant, qui a prétendu les corriger.

Cette préoccupation, toutefois, n’a pas empêché M. Le Hir d’esquisser largement le rôle des confessions, ainsi que celui des âges et des peuples. On aperçoit bien la longue domination de l’enseignement juif, depuis l’école de Tibériade et les Masorètes jusqu'à la réaction violente du XVIT siècle, Des noms surgissent, que Renan ne connaissait pas tous. Certains lui étaient familiers, comme celui de Saint Jérôme, qui passa quinze ans à l'étude de l'hébreu, et « en parle d’une manière propre à effrayer ceux qui l’entreprennent » (19). Mais c'est qu'il ne pouvait procéder que par routine, au lieu que le séminariste avait un maî-

(15) CÏ. supra p. 38 et n. 19. Du reste, s’il déclarait authentique la seule Vulgate, co professeur mettait aussi en avant, pour rétablir l'intégrité de l'Ecriture, la « vérité hébraïque », à laquelle se sont reportés, il le rappelait, Origène, Saint Jérôme et d’autres Pères.

(16) L. du Sém., 229-230, 232 ; Fr. Int., 256, 244-245 ; L. à son frère Alain, 11 :

L. Int., 151, 153-155 ; vol. 11.474, fos 128-129 (1. du 6 février 1844 à sa mère) ; Cah. de Jeun., 101 ; Souv. d’'Enf. et de Jeun., 242, 239, 251-253.

(17) Vol. 11.479, f°s 495 à 499 recto.

(18) Il s'agissait surtout de ne pas laisser les protestants participer à l’honneur des progrès réalisés au XVI siècle, M. Le Hir insistait, par exemple, sur ce que l’impulsion fut donnée à l’étude de l’hébreu avant la Réforme. Et soucieux de nier que le protestantisme ait produit la Renaissance, il en arrivait à admettre l'hypothèse inverse.

(19) « Cum me in linguae hujus pistrinum reclusissem, et multo sudore multoque tempore vix coepissem anhelantia stridentiaque verba resonare,.… tanto taedio affectus sum, ut desperatione subita omnem laborem veterem voluerim contemnere »

HÉBRAÏSANTS CÉLÈBRES 14%

tre :« au: courant de tout ce que la science moderne a ajouté à l'étude de. l'hébreu:» (20).

… Parmi les premiers artisans de l'avenir figurent quelques rabbins éorme Kimehi, et surtout le.catholique Reuchlin, qui fit office d'initiateur, et les deux Buxtorf. Ces protestants du XVIT siècle rendirent « un immense service. par la composition d'une Grammaire, d'un Lexique et d'une Concordance ». Toutefois la véritable ère de rénovation s’ouvrit au XVIII* siècle, en Hollande, avec Schultens. L'originalité de son école fut d'étudier simultanément avec l’hébreu toutes les langues parentes, et d'éclairer la Bible par les autres idiomes sémitiques, notamment par l'arabe. Que ce secours fût utile pour les endroit obscurs, le Sulpicien en convenait, mais ‘il rappelait que la première règle de toutes est de respecter le génie propre de l’hébreu. Et sans s'attacher autrement à ce point. il signalait la Grammaire hébraïque qu’un élève de Schultens, Schroeder,. avait composée en latin (21). Renan allait utiliser ce manuel, ainsi que celui de l'abbé Glaire, qui avait emprunté au ‘précédent les paradigmes,. en s’aidant aussi de Gesenius : c’est même cet Abrégé que la classe suivit comme texte des leçons (22). M. Le Hir recommandait encore « la Grammaire de Preiswerk, à Genève, où la théorie des points-voyellesest très bien traitée » : Renan s’en servit également.

Il apprenait, en attendant, quelques détails sur ce Gesenius dont il ‘écrivait le nom pour la première fois, et qu'il devait bientôt qualifier de « célèbre ». « Il est mort en 1832 (23); sa méthode a paru l'emporter en clarté et en simplicité; sa Grammaire eut de son vivant quatorze ou quinze éditions (24). Il a aussi publié un Dictionnaire... ». Et M. Le Hir continuait, en le rapprochant d'Ewald : « Ils ont partagé.les plus célèbres Universités d'Allemagne en deux écoles rivales ». Sobre indication, mais qui demeurera dans la mémoire de Renan. Gesenius et Ewald lui ayant été présentés ensemble, il ne citera guère l’un sans l’autre; il mettra, comme grammairien, le premier au-dessus du second.

C’est. alors aussi que la supériorité de l'Allemagne lui fut révélée, à l’occasion du succès qu'y avait obtenu la Grammaire de Gesenius. Cet accueil s'explique par « l’ardeur incroyable avec laquelle l'étude de l'hébreu [y] est poursuivie. dans les études classiques » (25). Du reste, l'Allemagne ne l’emporte pas seulement pour l’enseignement pu-

:(20) L. Int., 153. Encore aujourd’hui — selon M. Le Hir — les Juifs n’ont « d’autre: guide que la routine » pour mettre les points-voyelles, là où leur texte n’en a pas. Aussi « se soucient-ils peu des nuances ».

(21) Institutiones ad fund. ling. hebr. Cf. E. Renan, Hist. gén. des L. sém., 169 et circa. - (22) Cf. L. Int., 154. Sur ces Principes de Grammaire où l’auteur énumère p. VIT les travaux dont il s’est inspiré, voir infra 115 et n. 41, et 396. .: (23) Erreur. Cf, infra 398 n. 17.

: (24) Cf. aussi son Ausführliches… Lehrgebüude der hebräischen Sprache. (25) Il s’agit plus exactement des futurs pasteurs. Cf. infra, Appendice ©, Un article des Annales de Philosophie chrétienne (sur Gesenius).

blie. C'est elle qui « a fait de l'hébreu une vraie science, toute rationnelle, une géométrie en un mot». Sous ce rapport, la France ne saurait soutenir la comparaison. A ces deux « grammairiens distingués », à Reuchlin et aux Buxtorf, quels noms est-elle en état d'opposer ? A part Robert Estienne, « d'abord catholique, puis protestant », el le catholique Vatable (26), qui trouverons-nous pour faire quelque figure ? Seront-ce les hébraïsants du XVIII: siècle, Giraudeau et le P. Houbigant ? Le sentiment de cette infériorité ne cessa de dominer Renan. Il était assez aigu pour lui dicter, peu d'années après, cette déclaration: «J'aurais honte de reconnaître pour ancêtres la misérable école fran- Gaise.D10(27):

Quand le jeune théoricien s’exprimait ainsi — étendant alors son mépris aux hommes de l'Empire et de la Restauration, à Volney, à Fabre d'Olivet —, le rationalisme allemand n'était pas pour l'effaroucher. La situation, à la fin de 1843, était différente. Le séminariste entendait tomber des lèvres magistrales ce jugement sur l'œuvre de Gesenius : « Son Dictionnaire est imbu des principes rationalistes; sa Grammaire est sans danger, sauf le Précis historique sur la langue hébraïque qui la précède, et où, comme les autres rationalistes, il détruit l'authenticité des Livres Saints, prétendant que la moitié d'entr'eux on été composés après la captivité, ete. ».

C'est là, déclarait M. Le Hir, une fausse conception. Qu'il écoutât son professeur, où qu'un peu plus tard il rencontràt chez Lowth l'opinion de Michaelis (28), Renan était invité à se représenter l'histoire de l'hébreu d'une façon que Gesenius n’'eût point avouée. Cette langue, selon le Sulpicien, « apparaît dans toute sa perfection à l’époque de Moïse, et depuis ce temps jusqu'à la captivité, elle n’a que fort peu varié ». Ainsi, une apogée sans préparation, et, durant de longs siècles, quasiment sans décadence. Gomme si une stabilité si rare aäemandait à être expliquée, l’auteur du Cours en rendait raison par cette remarque : «Tous les auteurs venus après Moïse ont cherché à imiter son style et sa manière ». A partir de la captivité, l'hébreu cessa peu à peu d'être vulgaire, jusqu'au temps de J.-C., où le peuple parlait le syrochaldaïque.

Ici encore, l'apologétique ne perdait pas ses droits. Outre qu'il faisait valoir — argument alors banal — les archaïsmes du Pentateuque en faveur de son authenticité, M. Le Hir donnait la mesure de son esprit critique par sa théorie sur l'ancienneté de l’hébreu. On sait que Buxtorf rapportait à Moïse l'invention divine des points-voyelles. Le

(26) Sur ce prédécesseur de Renan dans la chaire d'Hébreu au Collège de France, voir E. Renan, Questions contemporaines, 141, et infra 400 et n. 26.

(27) Ci. vol. 11482 "06:

(2N) CÉ. infra 374, Michaelis, lui aussi, voyait dans « le Pentateuque... le modèle le plus parfait du langage hébraïque », et dans le siècle de Moïse (il ajoulait : et de Job) « l’âge d'or de cette langue ». Mais d’après lui, elle n'avait pas attendu la captivilé pour perdre sa purelé première : depuis le siècle d'or jusqu’à cette date, elle était louiours allée en s’altérant. Il insistait aussi davantage sur l’état d'entière corruplion où elle tomba après le retour de Babylone, et qui se voit assez au style de Daniel.

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