‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 56 sur 369 · L'ABBÉ LATOUCHE · texte numérisé non relu

L'ABBÉ LATOUCHE

« Ses principes semblent vrais, mais. il les a outrés presque tous, quoique, je le répète, parfaitement vrais en eux-mêmes. Toutefois, il y a là des vues excellentes, et surtout une pénétration et un esprit d'observation et de généralisation vraiment rares ». Ainsi le jeune hébraïsant Sait se faire une opinion; toutefois il ne termine pas sans ajouter, en manière de confirmation: « C'est aussi le jugement de M. Le Hir ». Celui-ci avait en effet « parlé plusieurs fois » à ses élèves de l'abbé Latouche (49). Dans quels termes exactement ?

D’après la Rédaction Sur l'alphabet hébreu, le Sulpicien mit à deux reprises l’auteur du Panorama en défaut. La théorie des consonnes lui avait été funeste. Certes, il était « parti d'un principe admis de tous », à savoir que « les consonnes: constituent proprement le fonds de la langue » hébraïque. Mais d’une part, « il n'a pas remarqué qu'il en était de même de quelques voyelles », méconnaissant ainsi l’important principe « qu'il y à des voyelles invariables (aleph, vav, yod) ». Et d'autre part, il a exagéré la portée de certains phénomènes et de certaines règles, jusqu'à oublier -qu' « il n'existe pas deux synonymes », et que rien ne dispense «d'étudier la signification particulière de chaque mot », sa « nuance spécifique ». C’est ainsi que son « système des significations foncières », tout en ayant une part de vérité, représente: une de ces outrances auxquelles le frère d'Henriette faisait allusion (50).

Si M. Le Hir était parfois en désaccord avec l'abbé Latouche, on voit qu'il le prenait au sérieux. En quoi uni lui, ni Renan qui partagea son opinion, ne ‘montraient un jugement très sûr. La Clef est une compilation informe, traversée d'éjaculations mystiques. La même page y réunit esclavon, étrusque, javanais, basque et gallois ; le tonquinois y voisine avec le groenlendais. L'auteur avouait pour maître Court de Gébelin, qui lui avait donné « l'instinct d’une langue primitive, universelle ». Cette langue, il lavait trouvée: c'était l'hébreu. Désormais il n'avait plus qu'à classer, pour être — il ne cachait pas cette ambition — le Linné de la linguistique. Il s'était done mis à ranger les mots en genres el variétés ou sous-genres, selon leurs consonnes radicales formant onomatopée. Dans chaque catégorie il mettait en tête la racine hébraïque ; puis il la suivait, plus où moins déguisée mais toujours présente, à travers l'arabe, le turc. le persan, l’arménien, le celtique, le latin, le grec, l'allemand, l'anglais, etc. Partout elle impose l’idée qui lui est attachée. Ainsi le schin « convient à ce qui déchire, dent, feu, scie » ; avec le reseh exprimant l'idée de belle lumière, de liquide, «nous tombons sur un tiers de la langue hébraïque ou universelle », etc L'abbé Latouche voulait bien convenir de la seule lacune qu'offrît son travail : il ne savait pas le chinois. Mais son collaborateur, l'abbé Voisin, s’en portait garant : cette langue rentre

(49) Cf. L. Int., 153-154.

(50) C’est un reproche analogue que Bonnelly s'élait permis de faire à la Méthode: en question : « L'élève reconnaîtra la famille ; mais il sera embarrassé pour délerminer l’espèce ou l'individu » (Ann. de Phil. chrél., 1e série, 1. XI, 433).

dans le système, et même par «une voie de communication extraordinaire ». CET

Si chimérique qu'apparaisse cette entreprise de syncrétisme, ‘elle était dans la logique de la thèse orthodoxe sur la langue d'Adam. S'il avait tiré, lui aussi, les conséquences de son principe, M. Le Hir aurait pu, comme l'auteur de la Clef, promettre «des rapprochements, de toutes les langues, propres à démontrer leur unité hébraïque» (51). Mais heureusement pour son élève, une formation plus scientifique et un certain tact le retenaient sur un terrain moins dangereux,

Il ne faut pas croire cependant que M. Le Hir se soit cantonné dans l'hébreu : il se livrait au contraire à de fréquentes excursions au dehors. Sa connaissance de «la plupart des langues orientales » faisait de lui, selon Renan, « l’un des meilleurs orientalistes de [l’]époque » ; il possédait aussi plusieurs langues modernes (52). Bref, il avait les moyens de s'imposer comme « grammairien comparatif » à l'admiration de son élève, qui le tint pour supérieur à Quatremère sous ce rapport.

La comparaison: qui frappa surtout le jeune homme fut celle de la Grammaire hébraïque avec les autres idiomes sémitiques (53). Toute sa vie, il s'est rappelé la façon dont M. Le Hir avait suivi la voie ouverte par Schultens. Un caractère sur lequel Renan portait volontiers les yeux, l'analogie, était ici d’une importance décisive. L'on reconnaît dans telle forme un futur kal des verbes quiescents ayin-yod, parce que c'est «plus conforme à l’analogie des autres langues sémitiques ». De même on ne découvre souvent l'origine des noms verbaux qu'en recourant «à l'analogie des langues à parenté [sic], le syriaque, le chaldéen, l'arabe». Cette dernière langue, pour lors inconnue à Renan, donnait lieu au plus grand nombre de références (54).

Mais le professeur ne se bornait pas à cette famille de langues. Il rapprochait l'hébreu, à l'occasion, du grec et du latin. Renan le suivit dans cette voie, jusqu’à consigner, en addition marginale, cette ingénieuse remarque : «La forme des lettres hébraïques a de nombreux rapports avec la forme des lettres latines ou grecques, mais tournées de droite à gauche». Les observations de M. Le Hir étaient plus précises. En hébreu, notait-il, la dernière lettre de l'article S’assimile ordinaïrement à la première du mot suivant : ainsi fait le v

(51) Panorama, 5, 3, 140 ; Grammaire, à la suite de la Table des Matières. (52) Fr. Int., 245; L. du Sém., 229-230.

(53) Souv. d’'Enf. et de Jeun., 254,252.

(54) À part uno où deux, qui portaient sur des différences (ainsi l’article ne £'altère pas en arabe dans les mots, comme chez les Hébreux), elles avaient trait à des similitudes. Afin d'établir, par exemple, que le nom suivant un nom de nombre à l'absolu est à l’accusatif en hébreu, on s'appuyait sur ce qu’il en est visiblement ainsi dans l'arabe, qui à une forme distincte pour ce cas. Le sens de l’hébreu barakh: s'éclairait par celui ji verbe arabe exprimant « le mouvement des chameaux qui se mettent à genoux », etc.

Page 1