‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 57 sur 369 · OBSERVATIONS DE GRAMMAIRE COMPARÉE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS DE GRAMMAIRE COMPARÉE

de oiv devant haufdve, le n de in devant latus (55) ; le féminin singulier (ah en hébreu) a partout la même forme; ille offre le lamed fondamental de l’article en hébreu. La morphologie comparée du pronom prête à des vues encore plus curieuses. Considérons en hébreu les premières personnes singulier et pluriel avec leurs à et nou essentiels, la seconde personne avec fa: ne lrouve-t-on pas une grande analogie dans les formes correspondantes du latin et du grec, et même du français ? Il n'est pas jusqu'à certaines idées qui ne s'associent semblablement ici et là: le sens de «couper» et celui d’«alliance» se lient-en hébreu comme en grec (5pzxtx riuvev) et même en latin (fædus ferire). Il existe d’ailleurs, selon M. Le Hir, un rapport de filiation entre ces deux dernières langues : à l’en croire, le latin serait issu du dialecte dorien.

Le jeune professeur se lançait avec une égale intrépidité à travers l'Europe moderne. Le frère d'Henriette apprenait que Polonais et Russes sont les seuls à pouvoir « entasser à la file plus de trois consonnes, et encore ne les prononcent-ils pas ». Or c’est la prononciation qui intéressait surtout le Sulpicien dans les langues vivantes. Il ne s’en détournait qu'une fois, pour signaler en anglais une construction-pareille à la marque hébraïque du pluriel (56). Le reste du temps, il étudiait le g anglais, toujours précédé, disait-il, du son du d ( comme en italien), ou d’autres particularités de cette langue : confusion de l'a ét de l'é, analogie de l’a et de l'o, qui rappelle les rapports assez étroits du gamets et du cholem, ete. L'u allemand, de son côté, servait de terme de comparaison au quibbuts ; c’est un son à analyser soigneusement, comme un milieu entre l’ou et li: «dans quelques provinces d’Allemagne », précisait M. Le Hir, « u se prononce comme i : Miller pour Muller ». La prononciation n’en est nette qu'en français. En revanche, nos enfants confondent parfois le son du t et celui du €, et même certains provinciaux prononcent le c presque comme un t mouillé : ce qui aide à saisir la prononciation du caph en hébreu.

Ces remarques ne sont point les seules qui aïent été faites sur l’idiome national. Dans ce domaine familier, le séminariste, lui aussi, pouvait exercer son esprit d'observation. Lui a-t-on dit que les voyelles ont. quelque chose de moins essentiel que les consonnes, il y apporte cette confirmation : « Quand nous écrivons en abréviation, nous cherchons à mettre le plus de consonnes possible : non dépa, mais dép ou départ, etc. ». Ecoute-t-il un confrère au réfectoire, certain défaut le fait songer à la théorie de l'o et de l’a, qui ont entre eux si peu d'intervalle : «Nous avions hier un lecteur maladroit qui. prononçait les o longs, de telle sorte qu'on croyait entendre à : âme ‘pour homme, Jérûäme pour Jérôme ». Enfin, sa connaissance du bas-

(55) Ci. Glaire, Pr. de Gr., 21.

(56) De même, expliquait-il, que l’hébreu désigne ce nombre par un affixe d'origine pronominale, l'anglais forme le féminin, pour certains mots qui n’en ont pas, en Îles faisant suivre (sic) du pronom personnel féminin : « la cousine » se dit « le cousin

ella ».

120 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES breton lui procure — il le souligne dès le 13 décembre (57) — des facilités particulières pour l'étude de l'hébreu.

En cela il aurait eu un avantage marqué sur M. Le Hir, s’il fallait en croire M. Grandvaux: d'après l'Introduction aux ÆEtudes bibliques, en effet, l'enfant de Morlaix serait «arrivé aux dernières années de sa vie sans [savoir] le bas-breton». Que ce renseignement soil exact ou non, la Rédaction de Renan mentionne le c'h comme équivalent du cheth (58), et renvoie au breton en marge de la théorie du pronom. Ce rapprochement au moins semble bien dû au Trégorois, qui multiplia, dans les mois suivants, les références de cette sorte. Encore y mit-il quelque circonspection.

11 voyait aussi fort bien l'intérêt scientifique de toutes ces comparaisons, qui l'initiaient à la phonétique. IL apprenait à distinguer les sons, qui dépendent de l'émission de l'air, et les articulations, qui résultent de la disposition des parties mobiles de l’appareil vocal. Avec autant de bonne volonté, mais plus de sagacité que M. Jourdain, il expérimentait sur sa glotte, sa langue et ses dents, les combinaisons appropriées : « Il suffit pour prononcer l’a pur d'ouvrir la bouche. ». Au terme de ces exercices, il écrivait, en connaissance de cause, que les voyelles «forment par des dégradations presque insensibles, un cercle où la voix se retrouve à son point de départ». Ou bien il répétait le mot « mamma », et il s'apercevait qu’en effet, « plus nous abrégeons l’a et plus nous pouvons appuyer sur le redoublement de lm ». D'où cette proposition : « Une consonne ne se redouble facilement que quana la voyelle précédente est brève ».

Ce n'était pas la seule règle qui s’offrît à lui. Il en formulait deux sur la façon dont l'usage influence la prononciation : « Un mot, à mesure qu'il devient plus [employé], perd une ou plusieurs de ses consonnes » : on ne dit pas Alger, mais Algé. D'autre part, « les langues, à mesure qu'elles sont plus parlées, et parlées par des peuples plus civilisés, s’adoucissent » : ainsi plusieurs mots hébreux s'écrivaient du temps de Moïse par des lettres plus rudes, etc...

Cette recherche des lois, si conforme aux tendances de l'étudiant, ne devait pas lui faire méconnaître, toutefois, la souplesse et la liberté de certains phénomènes. En signalant le rôle de l'euphonie en hébreu (59), M. Le Hir constatait qu'elle «laisse beaucoup au caprice et peut se produire sous des formes bien diverses ». Considérez aussi une langue donnée, ét remontez à ses débuts, à ceux de l'hébreu, par exemple : vous verrez qu'il échappa longtemps à « cette attention scrupuleuse que l'on a maintenant pour observer les lois de la grammaire ». Gest là un défaut de rigueur qui pourrait bien caractériser en général l'esprit de ces anciens âges. De cette observation, Renan tira un principe de méthode approprié, afin de respecter l'originalité féconde d'une époque où idées et formes flottaient encore.

(57) Lettre à sa mère (vol. 11.474 fo 124 r.). (58) Cf. Trav. de Jeun., 53, une Observation (LXXVII) sur le c’h. (59) Cf. Glaire, Pr. de Gr., 21-22.

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