THÉORIE DE L'HÉBREU
En attendant l'heure des applications, le professeur s’efforçait de présenter à ses élèves la théorie de l'hébreu sous une forme particulièrement lucide et vivante. Pour exciter leur attention, it s'exprimait de la manière la plus saisissante : « Quand les Hébreux voulaient fortifier une lettre, ils lui mettaient un point dans le ventre ». Il se laissait conduire de la grammaire à la poésie, d'une irrégularité dans une conjugaison à la loi du parallélisme. Les Hébreux, remarquait-il, tenaient tellement à ce que les deux parties d’un verset se correspondissent, qu'ils dérogeaient à un usage de leur langue plutôt que d’altérer cette symétrie. Au reste, cette digression ne nuisait point au caractère pratique du Cours. M. Le Hir s’étendait sur l’investigation nécessaire de la racine (60). Il reconmandait de remonter au radical biitère, « si c'est possible sans rien forcer » : on peut y rapporter parfois cinq, six verbes et même plus ; et l’on prend contact avec les éléments premiers de la langue. 2
Or, à quoi qu’on la fasse servir, rien n’est plus instructif que l’'analyse. Par elle, le Sulpicien pensait retrouver la forme originelle de l’hébreu. Il y eut, disait-il, un moment où cette langue a été monosyllabique; certaine anomalie ne s'explique qu’en regardant la formation de la conjugaison comme très ancienne « et peut-être comme les’ premiers pas de la langue ». Le même procédé permet d'isoler le squelette de l’hébreu, c'est-à-dire ces consonnes sur le compte desquelles l’abbé Latouche s'était quelque peu mépris. M. Le Hir, sur ce sujet, pesait ses paroles. L’hébreu, expliquaïit-il, participe à cette « propriété très remarquable des langues orientales », que les consonnes constituent « comme Ja matière du mot », les voyelles en étant « comme les formes ». Même, il a en cela « une marche plus méthodique que celle de la plupart des langues ». Non seulement les idées et les relations d'idées s’y expriment par les consonnes et les voyelles, mais leurs nuances et leurs modes, par des changements entre les consonnes ou les voyelles de même classe,
Si tels sont les rapports généraux, on en distingue d’autres plus particuliers entre le signe et la chose ou l’action (61). C'est là surtout que différents faits sollicitaient l'attention du jeune homme. L'étude des lettres hébraïques l’initiait dès l’abord «à la nature des alphabets primitifs,, lesquels étaient hiéroglyphiques » ; il se penchait curieusement sur cet aleph, ce beth, ce guimel, etc, qui se nomment comme l'objet que leur forme dessine : bœuf, maison, chameau, ete. Il voyait à quel point le concret se touche en hébreu, et que « l’imitation de la nature» y est poussée à un degré supérieur: elle s'y retrouve partout (62). A chaque pas, c'était une découverte nouvelle. Ici, la
(60) Cf. ib., 165-168.
(61) Cf. sur le rôle des aspiralions Trav. de Jeun., 53, Obs. LXXVI.
(62) De là l'intérêt des mots qui reproduisent par leurs consonnes le bruit de l'action représentée.
grammaire révèle une conception de ces vieux temps : on regardait alors «la ville ou le pays comme la mère de ses habitants», et c'est pourquoi les noms géographiques sont féminins en hébreu. Là, un trail de mœurs éclaire la sémantique: d'où vient que berith (dérivé de bärâhk, couper, et tropiquement manger) signifie « alliance » ? «C'est qu’ « on découpait les victimes que l’on immolait pour la sceller », etc.
Ces vues ne découvraient sans doute pas dès lors à l'étudiant les richesses que, philosophe et historien, il devait tirer un jour de la philologie hébraïque. Néanmoins elles suffisaïent pour entretenir l’ardeur de son zèle. Ce Cours dont il ne savait encore distinguer les faiblesses, il s'en déclara « ravi ». Mot qui, malgré tout, n'est pas sans surprendre, s’il faut l'entendre dans son sens fort: tant la grammaire paraît inapte à soulever une âme. Mais un effet comme celui-là, sans rapport apparent avec la cause, est justement l'indice que la faculté maîtresse est touchée. Quelque corde qui s'ébranle alors, et si différente qu'elle soit chez un Pascal ou un Michelet, l’allégresse du génie qui s'éveille est la même. Il a suffi, pour Renan, des figures inscrites au tableau noir de M. Le Hir. Tout, jusqu'aux observations si nouvelles sur les sons, lui est sujet d'émerveillement. Les analogies le conduisent aux lois, et il peut espérer, lui aussi, atteindre de proche en proche cette unité première dont la vision éblouira H. Taine. L'hébraïsant opère moins sur les idées que sur ies mots, mais qu'importe ? Historique et non logique, la régression flatte peut-être l'imagination davantage. D'ailleurs, même sans cette perspective, la science des langues a pour elle d'être positive et par suite certaine — et désintéressée : c'était la première que la Théologie respectàt, la première, si l’on ose le dire, qui fût laïque.
Et pourtant, on aurait tort de croire que cet esprit se soit conservé sans altération d’un bout à l’autre du Cours. La Bible, en effet, n’a pas été sans l'influencer. Non seulement elle fixait les idées de M. Le Hir sur l’origine du langage, mais elle décidait, dans une certaine mesure, de l'opinion à adopter relativement à des questions plus spéciales. Aïnsi n'était-il pas permis de faire abstraction de la Genèse, pour la distinction des noms en primitifs et dérivés, Puisqu'« Adam donna aux animaux des mots exprimant leurs propriétés », l'on se refusait à admettre « que les noms des animaux sont généralement primitifs ». Une théorie qui dispenserait de cette hypothèse «au moins hasardée» consisterait à dériver ces mots de racines primitives. « Ainsi zeéb, Loup, que quelques-uns regardent comme primitif, dérive selon d'autres d'un verbe signifiant rapere » (63).
En dehors même d'un cas comme celui-là, la grammaire était solidaire de l'exégèse, puisque c'est par l'Ancien Testament qu'on connaît l'hébreu. Quand M. Le Hir, par exemple, précisait qu'au kal, le verbe Signifiant « couper » est consacré à exprimer « l'action de Dieu
sur les créatures, soit pour créer, soit autrement », le moyen de penser
(63) On peut dire aussi, il est vrai, que c'élaient des noms d'harmonie imitative.