DES GRAMMAIRIENS ET DE LEUR ROLE
qu'il ne songeait pas au premier verset de la Genèse (64) ? Mais il arrivait aussi qu'une observation présentàât un double intérêt; pour la. connaissance de la langue et pour l'histoire de la Bible. Ainsi, pourquoi n'est-il pas «vrai absolument que toute voyelle invariable soit accompagnée de sa lettre analogue, nr même que toute voyelle accompagnée de sa lettre analogue soit invariable » ? Cest qu' « on trouve en cela de grandes différences entre les livres de la Bible, selon les habitudes de l’écrivain : par exemple entre le livre de Job et ceux de Moïse ». Comment sait-on que le pronom féminin de la troisième personne n'a pas toujours eu une forme spéciale, si ce n’est parce que Moïse emploie le masculin pour les deux genres, et que hi apparaît sous les Juges ? Or ces deux faits ne sont pas sans portée : l’un va «contre l'opinion de ceux qui font Moïse auteur du Livre de Job », et l'autre (l'archaïsme hou) milite en faveur de la mosaïcité du Pentateuque. Renan ne les avait, semble-t-il, pas oubliés lorsqu'en 1844-1845, il étudia Job «et qu'il lut Jahn.
En cette fin de 1843, ia grammaire lui fendait un dernier service. Ce n'est pas seulement la Bible qu'elle éclairait, mais ses versions. La théorie des affixes joints aux verbes faisait comprendre une tournure fréquente dans la Vulgate, et telle autre expression des anciens traducteurs S’expliquait à propos du yod paragogique (65). Mais à quoi tendaient le plus souvent ces remarques ? A montrer que l'original hébreu à été mal entendu. Ce même yod paragogique, par exemple, n’a-t-il pas induit en erreur Saint Jérôme lui-même, qui y à vu un affixe dans Abimelekh, alors qu'il indique un état construit (66) ? Les Septante, de leur côté, se sont bien souvent trompés, pour avoir insuffisamment possédé le système des verbes imparfaits.
Nous l'avons mis au point. Nous pouvons en remontrer aux « an— ciens grammairiens, même fort habiles », même juifs. Plaise à M. Mollevault de tenir à l'adresse des philologues contemporains d'ironiques propos (67) : M. Le Hir en était la réfutation vivante, et d'autant plus probante qu'il se gardait de toute infatuation dans sa manière : « une science parfaite », il le savait et le disait, « ne peut être qu'idéale pour une langue morte ».
Cette modestie de bon aloi dut confirmer Renan dans les sentiments qu'il portait à son maître. Il se mit en toute confiance sous sa direction, sans trop hâter, malgré son impatience, le moment
(64) Cf. infra 467 et n, 37.
(65) I1 s’agit de « animam suam » et de « forlitudo Dei », qui équivalent respectivement à « semet ipsum », el à « vir Dei ». Le mot d’ « anima » surtout pouvait avoir de l'importance pour Renan. Il « est pris ici », lui expliquait son maître, au lieu de « personne, et celle signification est tellement reçue qu'on l’applique même à un corps mort ». :
(66) Il le rend en conséquence par « paler meus rex ». Or, selon M. Le Hir comme selon Leopold, c'est une faute. Il faut traduire « paler regis ».
(67) Cf. supra 92; et sur le plaidoyer âu professeur d'Ecriture Sainte en faveur des Septante, 90 n. 105.
d'éprouver sur le texte sacré ses connaissances théoriques (68). Aussi bien l'hébreu ne représentait-il encore qu'une promesse : il n'y sacrifiait pas de chères habitudes. La philosophie était depuis trop longtemps la souveraine de son esprit, pour qu'il lui fût infidèle : il continuait donc ses observations psychologiques. Et il s’acquittait en outre, mais sans entrain, de fonctions supplémentaires et facultatives.
(68) Sur les premières traductions de Renan, voir infra 394 sq. — La transcription (purement phonétique) des mots hébreux a été revue par M. Ginsburger, qui voudra bien trouver ici la nouvelle expression de ma profonde gratitude.