TRAVAUX ET LECTURES
SOMMAIRE I. Les Catéchismes de Saint-Sulpice. La Méthode de M. Faillon, Vocation de l'abbé Dupanloup. L'offre faite à Renan. Il est préposé au Catéchisme de Persévérance. Son public. — S'i a réussi dans ces fonctions. Conjecture sur son talent. — Entre Lacordaire et Bossuet.
Valeur de ses Essais ORaroiRes ; s'ils portèrent sur l'auditoire ; où perça son originalité. Ce genre n’était pas fait pour lui. Pp. 125-134.
IT. Ses Ecrirs PaiLosopmiQues : Observations et Faits psychologiques. Recherches psychologiques sus les Scrupules ; comparaison avec un Traité de Duguet ; caractère personnel de la dissertation de Renan. Pp. 134-1317.
III. Les souvenirs d'’Issy : sciences et philosophie ; Malebranche. Autres Livres de Renan. La Bible, les grands moralistes chrétiens (Saint Augustin, Saint François de Sales; Fénelon, Bossuet, Pascal). Pp. 137-142. 5 4 -
IV. L’Art de se connaître soi-même de J. Abbadie. Ses rapports avec Pascal. La raison et le cœur ; nécessité de la grâce. — La Pratique de la Perfection chrétienne du P. Rodriguez. Le Traité de la Chasteté. Si cette lecture eut une influence sur la pratique de Renan. — La Douloureuse Passion de N.-S.-J.-C., d'après C. Emmerich. «Physiotogie» de l’extatique ; ses visions; sa Vie. Un numéro des Annales de la Propagation de la Foi. Deux mots sur J. de Maistre. Pp. 142-150.
V. Les Fragmens philosophiques du marquis G. de Cavour. Un modèle de philosophie chrétienne ; ses buts. Théologiè et philosophie. «Tout sort de la pensée». Lacunes de l’information ; les Allemands, l'abbé Rosmini, les Ecossais, les Français. — Un article de F. Ravaisson sur la Philosophie Contemporaine. Procès de l’école écossaise ; les faiblesses du cousinisme ; vers un biranisme complété. Ce que Renan a dû en penser. Pp. 150-1517.
VI. Ses maîtres : les Ecossais. Système moral: rapport avec la religion chrétienne. Méthode scientifique. Renan suit leurs directives et perfectionne leurs résultats. Une ou deux réserves. — D. Stewart ; souvenirs des Esquisses ; lecture des Eléments de la Philasoÿhie de t'Esprit humain, &. IL et IL. Le «bouquet intellectuel » de Renan. Conclusion. Pp. 157-161.
La Compagnie de Saint-Sulpice ne veillait pas seulement à don. ner une instruction doctrinale et scripturaire aux jeunes gens confiés à ses soins. Ceux-ci, elle le savait, étaient destinés à exercer plus ou moins le rinistère de la parole. Elle les y préparait par l’audition, non seulement à l'intérieur du séminaire, mais à l’église paroissiale, dont les «meilleurs prédicateurs», écrit Renan, venaient occuper la chaire. En outre, certaines réunions de la communauté offraient l'occasion de s'entraîner soi-même en présence de ses confrères (1). Enfin l'on pouvait, sur la désignation des Supérieurs, se produire devant un public mondain.
Il y avait en effet, «sur la paroisse Saint-Sulpice, plusieurs catéchismes, tant pour la première Communion que ceux dits de Persévérance ». «De temps immémorial, leur direction, le soin des instructions, etc. avaient été confiés» aux élèves du Grand Séminaire (2). Un Sulpicien avait la haute main sur cette organisation,
(1) Cf. Trav. de Jeun., 20, Nolice.
(2) Abbé Cognat, Correspondant, t. CXXX, p. 5312.
En 1843, c'était, semble-t-il, M. Icard, dont plusieurs publications se rapportent à cette partie de l'éducation chrétienne : telles sa Persévérance, et cette Vie de Fanny qui allait voir le jour en 1844. Quelque mérite que l'on ait dù reconnaître à ces livres, l'ouvrage fondamental en la matière paraît avoir été celui du biographe d'Olier, M. Faillon : la Méthode de Saint-Sulpice dans la direction des Catéchismes, qui avait déjà plus de dix ans d'âge (3).
Bien qu'elle ne correspondit pas de tout point à ce qui avait lieu dans la pratique (4), cette Méthode est très propre à renseigner sur l'esprit de la pédagogie sulpicienne. Comment placer les élèves ; comment les rendre dociles par l’appât de cachets, de prix, etc. ; comment éviter les rires en n'appelant pas par son nom celui dont le nom serait «ridicule», etc, tous ces procédés sont indiqués avec un soin minutieux. Rarement on a tant sucré les bords de la coupe amère. À lire ces recettes, conçues comme si l'enfance était un état définitif, on se prend à douter que ceux à qui elles s'appliquaient soient jamais devenus grands. Et l'on présume que Renan n'avait pas la moindre envie d'en vérifier l’efficace…
Or il fut justement appelé (probablement par M. Icard) à collaborer à la direction d'un catéchisme de première Communion. Plus d'un clere, à sa place, eût volontiers accepté. Qu'on se représente, par exemple, ce qu'avait été une fonction comme celle-là pour un ecclésiastique bien connu de Renan. l'abbé Dupanloup. Peu de pages, dans son Journal, sont aussi curieuses que celles où il traduit ses jouissances de catéchiste. On y reconnaît l’homme qui aimait tant, selon l'auteur des Souvenirs, à citer ce mot de la Bible: «Da mihi animas...» (5). «Ce fut», écrit-il, «une impression extraordinaire que produisit en moi la pensée que toutes ces petites âmes m'étaient confiées, que j'étais chargé de les convertir, de les conquérir, de les sauver ». Rien, dira-t-on, de plus noble que cette émotion. Peut-être... Pourtant elle n'est pas pure. Est-ce l'idée du salut qui domine, ou le désir de la conquête ? Lisons encore : «Les jours où se préparait le placement des enfants admis au catéchisme de semaine, mon âme était saisie tout entière avec une douceur et une peine inexprimables. Ces enfants, j'allais donc les tenir». Quelle avidité ! et voiet le coup de foudre : « Gatéchismes… Chapelle basse Aussitôt je pris feu». Quelque vocation qu'on ait pour la pédagogie, l'intensité de ces sentiments offre quelque chose d'excessif et d'un peu désobligeant. C'est une passion, dirait-on, qui se trompe d'objet. « Ces jeunes âmes, ces regards». A voir ceux-ci, Dupanloup oubliait un peu l'invisible : « Plaisir de donner des bons points, de dire un mot. Immobi-
(3) L. Bertrand, Lib. laud., t. II, 320.
.(4 Voici du moins uno divergence, Renan mentionne une séance qui devait se tenir le jour de Noël (vol. 11.474, fo 123 y.), alors que les Catéchismes. d'après la Méthode (Calendrier, 399-408), vaquaient pour cette fête.
(5) Gen., XIV, 21; c'est le mot du roi de’ Sodome à Abraham,
Te - ui signifie au juslé : « Rends-moi les personnes et garde les biens ». à F