M. GARNIER
sements (28). En revanche, on peut se former une idée assez exacte deshommes qui composaient, en cette fin de 1843, le corps administratif et enseignant de Saint-Sulpice de Paris.
Le Supérieur Général de la Compagnie était l'abbé Antoine Garnier. Né en 1762, à Villiers-en-Plaine, près Niort, il avait fait ses premières études au Collège des Oratoriens de cette ville. A vingt ans, il vint à Paris. Grâce à une bourse qu’il obtint au concours dans la petite communauté de Saint-Sulpice, dite des Robertins, il fut en état d'y redoubler sa Philosophie et d'y faire sa Théologie. En même temps, il y apprit l’hébreu. En 1788, ordonné ‘prêtre, il fut adjoint, pour traduire: la version arménienne de la Bible, à l’abhé Lourdet, professeur au Collègè de France, dont la succession aurait pu, dit-on, lui échoir un jour. Il avait déjà traduit quatorze chapitres du Pentateuque, quand il abandonna ce travail et prit une autre voie : il entra dans la Compagnie de Saint-Sulpice. Peu après, M. Emery l'envoya à Lyon, pour enseigner la Théologie dogmatique au Séminaire Saint-Irénée.
En 1791, nouveau changement. Quelques Sulpiciens furent dirigés: aux Etats-Unis, afin d'y fonder le premier séminaire catholique M. Garnier fit partie de leur groupe. En avril, il s'embarquait à Saint- Malo pour Baltimore. La traversée dura cent quatre jours, mais il la mit à profit. Comme ïil y avait à bord deux Anglais séminaristes, il apprit leur langue. Cette étude ne l’empêcha sans doute pas de remarquer un jeune passager espiègle, fanfaron et déclamateur, qui n'était autre que le futur auteur du Génie du Christianisme, alors âgé de vingt-trois ans (29).
M. Garnier était de retour en France en 1803. Deux ans après, M. Emery le chargea de professer à Saint-Sulpice l’Ecriture Sainte et l'hébreu ; il apprit et enseigna en outre l'arabe. Plusieurs orientalistes, dont l'arabisant Silvestre de Sacy, assistaient, paraît-il, aux exercices publics qui terminaient les cours de chaque année. Mais l’activité du robuste Poitevin s’étendait encore à d’autres objets : c’est vers cette époque (1808) qu'avec deux confrères, MM. Montaigne et Boyer, il corrigea la Philosophie de Lyon du P. Valla. Cest alors également qu'il aurait composé «un grand nombre d’écrits pour venger les Saints Livres des attaques des naturalistes, surtout de ceux d'Allemagne, dont il se procurait les ouvrages aussitôt qu'ils paraissaient ».
Depuis cette date, qui mérite d'être retenue, M. Garnier ne déposa guère la plume de l’apologiste. La dispersion de 1811 l’éloigna peu :
(28) Cf. infra 234. — Cf. L. du Sém., 223, 226-228, 232 ; Fr. Int., 241-244 ; L. à son fr. Alain, 10-11 ; L. Int., 146, 149-151, 157-158 ; Ess. Mor. Crit., 149.
(29) Cf. la Relation de l’abbé de Mondésir, que V. Giraud a utilisée dans la Préface de son édition d’Atala (pp. XXIV sq.). — L'un des séminaristes était ce Tulloch, à qui Chateaubriand fait plusieurs allusions dans ses œuvres (Voir notamment Essai sur les Révolut., seconde partie, ch. LIV, dans O. C!., t. I, 603 et n. 1).
il demeura à Issy, d'où il revint à Saint-Sulpice en 1814, pour y être nommé premier Directeur. Elu Supérieur en 1826, il n’interrompit pas ses études bibliques, non plus que ses leçons d'hébreu. Il reprit même ses lecons d'Ecriture Sainte, auxquelles tout le séminaire assistait; et il les continua, s’il faut en croire son biographe (30), jusqu'à l’âge de quatre-vingt-deux ans.
Ce dernier détail n'est peut-être pas tout à fait exact. Car, en 1844, Renan était à Saint-Sulpice, et il a l'air de dire, dans ses Souvenirs, que l’enseignement d’'Ecriture Sainte de M. Garnier n'était plus qu'indirect : ses Cahiers étaient lus aux élèves par un Directeur (31). Mais le vieillard faisait encore, en 1843-1844, le Cours supérieur d'Hébreu «celui où l’on expliquait les textes difficiles » ; cela avait lieu dans sa chambre, où venaient ses deux ou trois auditeurs. Renan, qui débutait sous la direction de M. Le Hir, ne l’eut donc pas pour professeur.
Cependant il le voyait de plus près qu'il n'avait pu le faire a Issy. M. Garnier souffrait d'une affection dont l'effet est «d’attrister beaucoup ceux qui en sont attaqués». Aussi cherchait-on à «lui adoucir ses longs ennuis». Chaque soir, un certain nombre de séminaristes formaient grand cercle chez l’octogénaire pendant une heure. Renan, bien entendu, y allait à son tour ; il était de ces « plus Jeunes séminaristes» qui seuls, écrit-il à sa mère, avaient «le privilège de dissiper la mélancolie» de M. le Supérieur. Celui-ci se montrait envers eux «d’une bonté et d'une douceur ravissantes ».
Les « joyeux propos » qui se débitaient alors excluaient, à ce qu'il paraît, tout « caractère mystique ». Le malade lui-même, soit qu'il prit soin de cacher sa piété, soit que la nature parlât plus fort, ne rappelait en rien les ardeurs d’un Gottofrey ou d'un Pinault. Ii entrevoyait sa mort prochaine «avec tristesse », et il ne s'en cachait pas. Renan lui trouvait presque l'air d’un laïque (32).
M. Garnier aimait à raconter ses souvenirs, où revivaient les personnes qu'il avait connues. Un soir, c'était une anecdote sur l'abbé Lourdet, qui, à Venise, n'avait vu qu'un couvent arménien : saisissant exemple d'un homme absorbé par ses études spéciales (33) ! Ou
(80) M. Faillon. C’est à lui qu'est due, selon L. Bertrand (Bibliothèque Sulpicienne, t. 11, p. 165), la Notice sur M. Garnier que nous avons suivie. Elle parut dans l’Ami de la Religion du 12 avril 1845.
(31) Voir d’ailleurs infra 63-64.
(82) A vrai dire, un séminariste était mal placé pour connaître la vie spirituelle du Supérieur, sur laquelle la Notice ouvre un jour. Mais, à travers les traits édifiants que M. Faillon a soin de relaler, on devine, chez le vieillard, une certaine peine à atteindre à la résignation chrétienne. Il aurait moins insisté sur ce point, s’il ne s’y était senti en défaut. Il s’élait composé une prière pour offrir à Dieu, entr’autres sacrifices, « la consolation qu’il goûtait dans l'étude ». Homme de science avant tout, son œuvre ne fait pas plus de part que sa vie à la mystique. Il a laissé dans ce domaine une Explication du Catéchisme de la Vie intérieure et une Analyse du chapitre de l'Esprit de” M. Olier sur l’amour des prêtres pour l'Eglise (L. Bertrand, lib. laud., t. IL, pp. 166- 167) : on ne peut guère attendre moins d’un bon Sulpicien, pour qui l'étude du fondateur est un devoir d'état.
(33) Cf. vol. 11.478 bis, [9 35.