‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 61 sur 369 · LE CATÉCHISME DE PERSÉVÉRANCE · texte numérisé non relu

LE CATÉCHISME DE PERSÉVÉRANCE

lité, attente des enfants » (6). Tout à l'heure c'étaient les émois et les impatiences de l'amour; maintenant c'est le dresseur, qui jouit de son ascendant.

Renan était d’une autre composition. L'invitation qui lui fut faite le mit dans un «terrible embarras». Refuser n'était pas dans sa manière, ni peut-être dans son intérêt. Mais d'un autre côté il répugnait profondément à ces fadaises. Il s’excusa sur son incapacité à «prendre avec des enfants le ton convenable ». A quoi l’on remédia en lui offrant de le placer «à la Persévérance». Il n’accepta pas encore. S'il avait des hésitations sur son avenir, il était en tout cas bien décidé à choisir une autre voie que le ministère paroissial, auquel il laissait entendre qu'il ne se jugeail pas appelé (7). Dans ces conditions, son temps ne serait-il pas «mieux employé à autre chose » ? Il fit valoir cette considération ; mais on lui opposa «divers arguments qui le décidèrent à accepter à titre d'essai». Après tout, la proposition était flatteuse ! :

Il n'eut pas trop à se repentir, du moins ‘au début. Bien qu'elle fût qualifiée de «çcatéchisme», la Persévérance «n'y ressemblait nullement». On eût dit plutôt, en petit, le- genre des Conférences de Frayssinous. C'étaient en effet «des espèces de conférences, composées de différents exercices et surtout d'instructions suivies ou espèces de sermons » sur les fondements ou vérités de la foi et sur la morale chrétienne. Elles étaient destinées à des jeunes gens qui avaient fait la première Communion, et dont l’âge variait de douze à vingt ou même vingt-deux ans. Après chaque instruction, ces auditeurs en rédigeaient une analyse, ce qu'on nommait une «diligence » (8) : ils la remettaient au catéchiste, qui la leur rendait corrigée. Les réunions avaient lieu le dimanche matin, à partir de neuf heures, dans une chapelle souterraine de l’église Saint-Sulpice.

L'équipe à laquelle appartenait Renan se composait, avec lui, de quatre séminaristes. Si l'on en croit ce qu'il écrivit à sa mère, ces confrères étaient «d'un commerce délicieux el de grands moyens ». Sans doute pensait-il à Billion (9), mais surtout au chef du catéchisme, un compatriote pour qui il conçut une vive estime (10) : Chesnel, habitant non natif de Quintin, au sud-ouest de Saint-Brieuc. Chacun avait à parler à peu près «tous les quinze jours, soit pour instructions, soit pour homélies, etc. ».

La première séance eut lieu, cette année-là, le 5 novembre. Elle fut particulièrement belle et nombreuse ; ensuite l'assistance diminua un peu. Une lettre du 48 novembre fixe le nombre des catéchisés à deux

(6) Dupanloup, Journal Intime, 39, 41-42.

(7) Cf. infra 253.

(8) Cette méthode était assez répandue. Renan y avait été assujetti à Saint-Nicolas.

(9) Un passage de la Dissertation sur les Scrupules invite, en effet, à le compter parmi les catéchistes (cf. Trav. de Jeun., 71).

(10) Cf. ib., 57.

cents environ. C'étaient «pour la plupart des jeunes gens fort distingués et ayant reçu une très belle éducation ». Ils étaient d'ordinaire accompagnés de leurs parents.

Ce public aristocratique ne dut pas laisser Renan indifférent. Certes, notre Trégorois se connaissait (rop bien pour ambitionner une réputation d’orateur sacré, mais il avait trop d'amour-propre pour ne pas se mettre en état, s'il le pouvait, de paraître avantageusement devant une assemblée si brillante. C'était son premier contact avec le monde. Il songeait aussi à sa mère : comme elle serait heureuse d’apprendre que son Ernest prêchait dans la Capitale! Les petits mensonges, avec elle, ne lui coûtant point (11): « Vous pouvez croire », lui mandait-il, «combien j'ai été content d’avoir été choisi pour cette charge Aussi mon sort a-t-il été bien envié, car ces places sont ici fort recherchées». S'il se rehaussait ainsi devant Mme Renan, en revanche il tut à Henriette tout ce qui avait trait à son aclivilé de catéchiste. LÉ

C'est qu'en dépit de ces stimulants, il n'était pas pleinement réconcilié avec l’idée d'assumer ce surcroît d'occupations, inutile, pensait-il, pour les fonctions auxquelles il se jugeait destiné. Sans doute, il s'aperçut avec plaisir que le ton de ce catéchisme n'avait rien de commun avec ce qu'il avait connu à Saint-Nicolas ; il était «assez sérieux pour que le temps donné à la préparation ne fût pas un Lemps perdu », et c'était Jà, aux yeux de Renan, la grande affaire, Cependant, après deux séances (5 et 12 novembre), il en était encore à se demander s'il avait bien ou mal fait d'accepter.

Quand on à si peu de goût pour une tàche, il est rare qu'on excelle à l’accomplir. Le préjugé est ici favorable au récit de l'abbé Cognat, qui prononce, à l’occasion de cet épisode, le mot d'«échec » : «Renan ne réussit pas. M. Icard le releva de sa fonction ». Ce polémiste convient d'ailleurs que le jeune homme se montra cette fois «relativement humble. Il se soumit, sans se plaindre, à une décision qu'il [trouva] lui-même raisonnable, et qui lui laissait plus de temps » pour ses étudrs.

Cette façon de présenter les choses a un certain air de vraisemblance qui en impose. Elle demande pourtant à être remise au point. Est-il vrai, en premier lieu, que Renan ait été remercié pour cause d'incapacité ? On serait en droit de le penser, d'après l'inspection de ses papiers : ses Homélies datent de décembre ; le Sermon Ecce Homo n'a pas été prononcé au Catéchisme, ni non plus, semble-t-il, le Sermon pour le jour de l'Epiphanie (6 janvier) (12). Mais ses lettres à sa mère témoignent du contraire. Le 6 février, il prévoit que sa charge le forcera

(11) Sur cetle faiblesse, cf. infra 230.

.. (2) Cl. Trav. de Jeun., 3-21. Renan serait ainsi passé de l’Homélie au Sermon, celle-là étant destinée surtout à commenter l'Evangile. et celui-ci ayant un objet moins restreint (d'après Littré). Toutefois, comme on ne saurait rien préciser à cet égard on à utilisé dans ce qui suit les Essais oraloires indislinctement,

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