‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 62 sur 369 · RENAN CATÉCHISTE · texte numérisé non relu

RENAN CATÉCHISTE

à reculer son départ pour les grandes vacances ; le 11 ti sa présence aux catéchismes de Saint-Sulpice l'empêche de recevoir une visite ; enfin le 22 novembre 1844, il annonce que le Cours d'Hébreu dont il a été chargé à la rentrée ne lui a pas permis de conserver en même temps ses fonctions de catéchiste. Comment croire qu’il ait si persévéramment trompé Mme Renan ? Tout, en réalité, se présente comme s’il avait abandonné, son emploi au bout d'un an, parce qu'il était appelé à un autre poste plus élevé et plus conforme à ses goûts. Ainsi, dé la part de ses Directeurs, rien qui ressemblât, même de loin, à une humiliation.

Mais il a pu n'être pas au-dessous de sa tâche, sans obtenir les succès qui la lui eussent rendue agréable. On aimerait à savoir l’impression qu'il à produite comme orateur sur ses maîtres, ses camarades et son publie, sur celui-ci surtout, dont l'avis devait faire loi. Malheureusement, nul auditeur, sauf Cognat, n’a laissé son témoignage. On lit bien, il est vrai, chez René d’Ys une anecdote à ce sujet. Le jeune Renan, d'après ce biographe, «était déja un maître de la parole », et il aurait paru tel à deux connaisseurs, Lacordaire et Montalembert. Un jour qu'ils avaient assisté à l’une de ses instructions-(sur la Prière), le second dit à l’autre en sortant : «Maïs c’est du Bossuet, cela !» (13) Ce récit, -est-il besoin de le dire ? est fantaisiste : la lettre à Liart que son auteur allègue n'existe pas.

En revanche, la correspondance de Renan contient un ou deux passages sur ses prédications. Bien entendu, il n'y mande rien que de satisfaisant (14). Mais il demeure assez laconique, sauf pour sa première Homélie, et il ne dit pas l'accueil qu'a reçu son éloquence. $es papiers de cette époque seraient plus instructifs. Dans une Analyse qui date de mars-avril 1844, il regrette que la coutume soit de précher ; il vaudrait mieux, estime-t-il, examiner (15). Aurait-il ainsi critiqué le genre, s'il y avait réussi ? Il semble que non, et l’on a lieu de supposer que l’une des Observations Psychologiques se rapporte au catéchisme et à un froissement que l’amour-propre de Renan y aurait subi : c’est celle où il fait allusion à l’« échec qu'on a éprouvé dans un type », et où il écrit: «Je ne réussis pas en cela, je le déprécie » (16).

Admettons donc qu'il n'a pas été flatteusement distingué par ses auditeurs, et que d’autres catéchistes l’éclipsèrent. À quoi cette défaveur a-t-elle pu tenir ? Moins, sans doute, à ce que dit Renan, qu'à sa façon de le dire. Certaines personnes qui l'ont entendu à la fin de sa vie, assurent qu'il «parlait» mal. Mais l’art de la parole est complexe, et l'on hésite à croire que le jeune homme n'ait eu aucune des qualités de l'orateur. Comment s'expliquer, dans ce cas, l’instante proposition de la Com-

(13) René d’Ys, Ernest Renan en Bretagne, 178-179. (14) Ci. 1. du 6 février : « Quant aux catéchismes, cela va loujours à merveille ». (15) Cf. infra 348.

(16) Obs. XXI, dans Trav. de Jeun., 35. On remarquera que l'Observalion précédente à trait expressément à un incident de caléchisme.

pagnie ? En réalité, cette désignation n’a rien qui surprenne, Renan ayant déjà, à Issy, dirigé les argumentations comme maître des Conférences. L'année suivante, il allait professer l'hébreu d’une manière remarquable, en attendant de se classer premier, en 1848, pour sa leçon d'Agrégation. C'est dire que l'assurance, l'autorité ne devaient pas lui manquer, non plus qu'une mémoire ordinairement fidèle.

Ces avantages ne l'abandonnèrent pas, lorsqu'il eut, le 10 décembre, à faire son «coup d'essai» de prédicateur (l'expression cornélienne est de lui). «Plusieurs de [ses] amis étaient venus pour assister à [ses] premières armes». Loin d'être intimidé, il parcourut l'auditoire d'un ferme regard, se figurant «voir [sa] mère parmi les bonnes dames qui se trouvaient là ». À peine fut-il en chaire, qu’il s’y sentit « presque aussi à l’aise que dans [sa] chambre ». De cette aisance il se félicita encore le 6 février, en ajoutant : «Je suis déjà tout à fait accoutumé ».

Néanmoins il n'était pas à l'abri de certains acerocs : il lui arriva d'être «embarrassé», assez pour croire — à tort — que les autres s'en apercevaient. Son débit connut aussi, ce qui put être plus fâcheux, un de ces arrêts que l’on prévoit à distance : il s’imagina en parlant que parvenu à tel endroit de son discours il s’arrêterait court, et par le fait il s’y arrêta (17).

Mais ce qui sans doute le mit en état d’infériorité, ce fut la voix. la prononciation (18), l'action. Les éducateurs de Saint-Nicolas n'avaient probablement pas réussi à effacer toute trace de l’origine bretonne. El puis l’éloquence sacrée est volontiers théâtrale ; à cette même époque. le Jésuite de Ravignan devait une partie de sa vogue à l'ampleur singulière de son signe de croix initial. Peut-être d’autres catéchistes avaient-ils, plus que Renan, l'instinct du geste ou des pauses. Enfin il n’était pas très favorisé du côté physique. Bref, on s'explique sans trop de peine que la paroisse Saint-Sulpice ne lui ait pas fait grande fête ; d'autant plus que son enseignement n'était guère de nature à racheter ces imperfections.

Il n'est pas, en effet, interdit de présumer une certaine inaptitude du séminariste à se plier, pour le fond comme pour la forme, aux conditions du genre. Si l'offre de M. Icard le rendit si perplexe, n'est-ce pas aussi qu'elle réveillait d’amers souvenirs ? Il se revoyait sans doute à Saint-Nicolas, peinant sur l'Oraison funèbre de son ami Guyomar. Il se rappelait ce brouillon plus raturé que ceux de Boileau. et les corrections sévères de son professeur. Depuis, il avait fait d'incontestables progrès : maïs l'assuraient-ils du succès dans un tel exercice ? Plairait-il à ses auditeurs, lui à qui les prédicateurs de Saint-Sulpice ne plaisaient point ? (19) N'y avait-il pas comme un divorce entre le goût du siècle et son propre génie ?

(LOC SIDE MObS MX Me LEA (18) Cf. ib., pp. XII-XV:

(19) Il écrivait à leur propos : « Nous n'avons eu jusqu'ici rien d'extraordinaire sur ce point », Il est vrai qu'alors (6 novembre) l’année était peu avancée.

Page 1