‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 63 sur 369 · ENTRE LACORDAIRE ET BOSSUET · texte numérisé non relu

ENTRE LACORDAIRE ET BOSSUET

Les premières séances calmèrent un peu ces appréhensions. Certes, la tâche «n'était pas sans difficultés ». Mais elles étaient d’une telle sorte qu'on pouvait avoir avantage à les surmonter. Ii en avait maintenant la conviction, tous ceux qui s'emploieraient à ce travail — même lui — en tireraient une «réelle utilité»: ne fûl-ce que pour préciser leurs connaissances doctrinales et scripturaires. D'ailleurs, en ce mois de décembre où Renan allait recevoir la tonsure, comment négliger cette fonction essentiellement ecclésiastique (20)? Au Cours d’'Ecriture Sainte, de quel ton grave M. Mollevault ne se mettait-il pas en peine de promettre au prédicateur, sous certaines conditions, «une merveilleuse autorité » (21)? Enfin les triomphes de la chaire chrétienne devaient échauffer plus d'une tête : Lacordaire: ressemblait à l'un de ces jeunes généraux que les enfants de la République avaient rêvé d'égaler. Les catéchistes n'auraient pas été de leur temps, s'ils n'avaient tourné vers lui leurs regards. Effectivement, ils voulurent le retenir longtemps à l'avance (22) pour présider leur séance de Noël. Qu'ils n'aient pas réussi, — l’orateur de Notre-Dame, à qui Saint-Sulpice était demeuré peu sympathique, semble s'être dérobé (23) —, cette invitation n'en est pas moins significative. Elle confère au récit de René d'Ys une vérité symbolique : Lacordaire ne vint pas, mais il agissait par sa présence idéale.

En un autre sens encore, l’anecdote en question mérite d'être retenue. Sans doute, il est difficile de croire que Renan ait tout à fait échappé aux enthousiasmes de sa génération. A Saint-Nicolas, il avait passionnément désiré d'entendre Lacordaire ; et si, en 1843, cet engouement n'avait plus la même force, on le voit pourtant saisi d’admiration par un mouvement de la Quatrième Conférence (24). Néanmoins, il garde assez de liberté pour contredire cet orateur sur le fond, et ce n’est pas lui que son éloquence prend pour guide. Ceux dont il s'inspire, c'est Pascal, et plus encore Bossuet, qu'il imite jusqu'au plagiat. Certes, en prêtant à Montalembert le propos qu'on à rapporté, René d’Ys ne croyait pas si bien dire.

. Formé à cette école, le jeune homme ne manque ni de solidité, ni de profondeur, ni de subtilité. A part un peu de flottement dans la théorie de la régénération (mais peut-on juger Renan sur une ébauche ?) (25),

(20) Renan fut tonsuré entre sa première Homélie (sur Saint Jean-Baptiste, 10 décembre) et sa seconda (sur la Sainte Enfance de N.-S.-J.-C., 31 décembre). Cf. infra chap. VIÏTI.

(21) Ci. supra 96.

(22) Avant lo 13 décembre.

(23) Il avait refusé de s'engager, en donnant pour prétexte sa Conférence de la veille. Elle ne l’empêcha point pourtant de prêcher deux fois le jour de Noël: le malin, chez les dominicains, et l’après-midi, dans l’église de Saint-Merry (Ami de la Rel., 28 déc. 1843, t. CXIX, 603).

(24) Cf. Trav. de Jeun., 57-58 et n. 76. L’exclamation de Renan : « Oh ! que le P. Lacordaire a bien dit cela ! » implique-t-elle qu’il ait assisté à la Conférence du 24 décembre ? Pas nécessairement. En {out cas, s’il se contenta de la lire, ce dut être dans un compte-rendu. En volume, la Conférence est numérotée seizième (Conf. de Notre- Dame, PT, p.817):

(25) Cf. Trav. de Jeun., 20-21.

Ja doctrine est satisfaisante ; les passages évangéliques, heureusement cités. Toutefois, ni les Pensées ni les ÆElévations n'étant des sermons, il reste à voir comment ce fond d'emprunt a été approprié à sa nouvelle destination.

Mieux qu'on ne pourrait le croire. Des divisions bien marquées et bien suivies, une phrase assez allante et souple, une ingénieuse façon de rapprocher certains termes, comme « réparation-préparation », et d'amorcer par là deux développements, — la forme de ces Essais est fort honorable. Ils obéissent aussi aux règles principales du genre. Leur auteur sait tirer parti d’adjectifs comme «admirable», «incomparable » ; on le voit, pour l'édification publique, amplifier un mot, une expression : homo se traduit par «un simple homme»; l'Ecce homo de Pilate devient. «la plus parfaite définition» de l'homme, le sceptre dérisoire de Jésus représente notre grandeur première, etc. Une exagération commune consiste à présenter le passage cité comme le plus signifiant de l'Evangile ; ou, s’il s'agit de la Crèche, à prétendre que «toute la morale chrétienne [s’y] résume », etc.

À vrai,dire, cette assertion oublie le Calvaire, et c'est de quoi l’orateur lui-même s'aperçoit. Mais cette remarque ne le guérit pas. Ailleurs il affirme avec âme que la vérité, supposé qu'elle « dût un jour converser avec les hommes, devait [avoir pour] marque distinetive.. de se taire». Une certaine maladresse arrête ainsi le regard au milieu des lieux communs ou des sophismes. Elle devient plus visible encore quand Renan se répète, et qu'il le souligne. L'intervention, dans la seconde Homélie, de « celui qui sait réfléchir et sentir », n'est pas non plus sans lourdeur. Le mouvement et la vie y ont un air un peu factice ; qu'est-ce aussi que cette inspiration mystérieuse : «Oh ! je ne Sais ce qui me le dit, mais je sens fort bien. » ? Il n'est pas jusqu'au vocabulaire, dont certaines élégances ne paraissent empruntées (26). Bref, quelque chose de tendu dans cette éloquence montre assez que l'auteur n’était pas fait pour elle.

Ce caractère fut-il sensible à l'auditoire, ou si la pensée du XVII siècle n'eut pas de prise sur lui? Renan dut en être le premier stupéfait. Car enfin, pouvait-il rien offrir de plus fort que du Bossuet ? A défaut de Saint Paul, n'était-ce pas là le modèle que MM. de Saint-Sulpice lui avaient toujours recommandé ? Ni l'Apôtre des Gentils, ni l'Aigle de Meaux n'avaient été de ces docteurs «qui falsifient la parole de Dieu et l’altèrent par le mélange des matériaux profanes ». Le lecteur des Elévations avait conscience d'être demeuré fidèle à cet esprit, et ses Directeurs ne purent que lui en savoir gré : n'étaient-ils pas euxmêmes peu disposés à goûter « les pantalonnades théologiques qu’on faisait applaudir à Notre-Dame, à force d'aplomb et d'éloquence » (27)?

(26) Cf., par exemple, l'archaïsme : « jusque-là que ». La formule « si j'ose le dire » revient cinq fois dans la première Homélie, une fois seulement dans la seconde : on avait dû avertir Renan de cet abus.

(27), Souv. d'Enf. et de Jeun., p. 189.

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