‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 64 sur 369 · UN ORATEUR QUI CHERGHE LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

UN ORATEUR QUI CHERGHE LA VÉRITÉ

N'en déplaise pourtant à ces «sérieux chrétiens» et à leur digne élève, la jeunesse du quartier Saint-Sulpice, sous le roi-citoyen, ne ressemblait guère à ces communautés de femmes en vue desquelles Bossuet avait déployé son lyrisme abstrait, à la fin du siècle de la spiritualité. Pour des Parisiens de 1840, la «parole intérieure » était peut-être un pain trop dur. L'éloquence chrétienne avait, elle aussi, traversé le romantisme. $Ses maîtres s'étaient avisés qu'il importait avant tout d'attirer et de retenir, en tenant aux foules le langage du jour. Bossuet pouvait plier des têtes consentantes : les enfants du siècle avaient le cou plus raide. I s'agissait bien d'exposer les conséquences de la foi ! C’est la foi qu'il fallait ineulquer ou défendre. La morale devait céder la place à l'apologétique. ; :

Le. rôle du catéchiste, on s'en doute, élait plus humble, et les sujets qu’il avait à traiter ne comportaient guère d’allusions à la vie sociale ou politique. Il est à croire d’ailleurs qu'il n’y eût pas songé, lors même qu'ils s’y seraient prêtés davantage. Et pourtant il a, lui aussi, rajeuni la tradition : tant il est vrai qu'on n'échappe pas à son époque! Bossuet avait donné des conseils aux hommes de science ses contemporains : le lecteur de Cavour aurait volontiers admonestlé les « savants d'Allemagne ».

Ainsi son originalité se révélait par où sa pensée était le plus obsédée, et elle était faite pour surprendre. L’investigateur et l'apologiste n’ont pas le même accent: le premier, chez Renan, transparaissait trop sous le second. La chaire chrétienne n'avait pas l'habitude. d'accueillir un « vrai chercheur de vérité ». Que venaient faire ici ce voca- bulaire scientifique, ces soucis de méthode, et ce symbolisme inoui ? Les Sulpiciens à leur tour ne suivaient plus.

En fin de compte, le jeune orateur ne contentait pleinement personne, pas même lui. Et c'était là le plus grave. Il avait apporté ses meilleurs soins à ses Homélies, surtout à la première. Il s'était plié à ces exercices avec la volonté de bien faire, Mais en s’y livrant, et jusque. dans ses réussites, il ressentait un secret malaise. Voltaire regrettait que Bourdaloue n’eût pas banni la coutume de prêcher sur un texte (28). La question pour Renan dépassait la technique. Il n'avait pas alors de plus cher projet que d’être parfaitement sincère avec lui-même, en dégageant la pureté de son « type » et en y restant fidèle. Or, chaque dimanche, il se retrouvait dans un milieu où tout l'invitait à paraitre sous un masque. Allait-il, pour réussir, consentir à un innocent cabotinage ? Quelques gestes n’engageaient guère. Mais plus il allait, et plus son esprit d'historien répugnait aux nécessités d'un genre fout moral. Sur ce point, impossible de transiger. Car il ne s'agissait de rien moins: que de la vérité et des moyens d'y parvenir. Le succès eût pu aveugler Renan sur son devoir. Ce danger lui fut épargné.

On ne peut que s’en féliciter. La rectitude intellectuelle du séminariste a été plus menacée qu'on ne le croirait par les exercices aux-

(28) Le Siècle de Louis XIV, dans Œuvres complètes, t. XXI, 1785, 254-255.

quels il se soumettait. En dehors même de ses Essais oratoires, ses Ob-servations offrent des marques de la néfaste influence. Ne disons rien iei de la pensée relative à l'«état d’embryon» et au vermis sum, malgré le mauvais goût qu'il y avait à substituer ces formes aux lieux €lassiques de l'humilité du Christ. Mais Renan ne manquait ni de questions ni de réponses, pour développer imperturbablement les vues (le Dieu, comme au sortir d'un de ses conseils. Pourquoi Dieu a-t-11: dé- {ruit, après le péché d’origine, le seul principe qui portait à j'airuer ? « On peut se le demander ». Et on le trouve: « C’est parce que c'était le plus important, pour mieux convaincre l’homme de sa misère ne Pourquoi le Décalogue défend-il de donner la forme humaine à Dieu, qui la prit ensuite par le Christ et se propose sous elle à l'adoration? C'est que c'était « lui faire injure que d'anticiper sês moments ». Cette réponse ne vous suffit-elle pas? en voici une autre: « L’ailleurs ce n'eût pas été beaucoup d'honneur de lui donner une figure qui, avant J.-C, était une image défigurée », ete. Pourquoi l'Evangile ne parle-t-il jamais de la demeur® fixe de N.-$. durant sa vie publique ? Il peut y avoir deux raisons à cela : soit que Jésus n'ait pas voulu qu'on en parlât, soit qu'il n'en eût pas.

On a tenu à donner quelques exemples des spéculations factices que Renan s'est permises, sa subtilité se faisant, pour un temps, complice de sa docilité. Heureusement, son bon sens ne devait pas tarder à prendre le dessus. Rendu à lui-même, le jeune homme jugea bientôt comme elle le méritait cette conception de l’éloquence qu'il n'avait pu renouveler, et à laquelle il avait vainement sacrifié. Et le piquant est. qu'il l'ait critiquée chez celui-là même à qui il en avait demandé le secret (29).

A la fin de 1843, il n'en est pas à faire ces réserves sur Bossuet orateur. Il se contente d'admirer sa science de l’homme. Tel est, en effet, le pôle vers lequel l'esprit de Renan est alors orienté. Non seulement il pense, par la vérité de ses analyses, soutenir l'intérêt de ses Essais oraloires, mais, dès qu'il le peut sans contrainte, il se livre au plaisir de l'observation psychologique. Ses compositions de cette époque n'ont pas de caractère plus frappant.

L'une est une série de réflexions séparées qu'il a consignées sous cent trois numéros et le titre commun d'Observations et Faits psychologiques. En les lisant, on évoque cette chambre du quatrième étage où elles furent écrites : tant leur apparente mesquinerie semble s'accorder avec ce cadre. Renan s'y surveille encore, tourne court sur les sujets scabreux. Tels qu'ils sont cependant, ces petits feuillets préludent aux libres Cahiers de Jeunesse. On y remarque même une subtilité plus pénétrante, qui

(29) Cf. infra 347-348. — L. du Sém., 229-231; Fr. Int., 245-247, 249, 277; vol. ee Le ie 128-129 ; 133-134 (1. des 13 déc. 1843, 6 février et 14 (15) mai S44) ; Nouv. L. Int., 235-236; Nouv. d'Enf. et de Jeun., 142; Trav. de Jeu = 11, 16, 18-20, 33,/38, 3951, Dax

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