‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 65 sur 369 · ÉCRITS PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

ÉCRITS PHILOSOPHIQUES

gagne avec-sûreté de proche en proche. Leur aspect ne doit pas tromper sur la cohérence de la pensée qui s'y exprime. Celle-ci, il est vrai, ne parvient pas toujours à la justesse et au rendu parfaits ; mais c'est que -Pauteur écrit pour lui : sa plume fixe les idées au fur et à mesure qu'elles naissent: « Qu'entend-on...? Est-ce..? Du tout ; mais plutôt, ma foi ! je n'en sais rien », ete. On dirait d'un monologue, où le personnage s'interroge avec simplicité. Ailleurs, c’est un dialogue qui s'esquisse : « Eh. quoi! ne saviez-vous pas ? Sans doute, mais. » Cette animation du. ton. n’a d'égale que la verdeur de la langue (30) ; là où elles.se renforcent l’une l’autre, on croit lire une petite comédie. Renan lui-même souligne cette réussite, en attendant qu'il en fasse bénéficier l'Avenir de la Science (31).

Une telle vivacité n'eût pas convenu à la longue étude qu'il a consacrée vers le même temps à une question de Théologie Morale. D'autres qualités recommandent ces Recherches psychologiques sur les Scrupules : Fampleur d'une vue qui sait aussi distinguer:les détails, la sagacité de la pensée, la fermeté et le mouvement du style: C'est à peine si l’on désirerait une ou deux ‘transpositions, et: si l’on remarque une contradietion légère (32). Dans ce genre favori de la Dissertation, Île Jéuné homme témoigne déjà d’une rare maîtrise. Il est vrai que le sujet lui convenait particulièrement : s’il lapprofondit en plus de quinze pages, c'est que lé phénomène considéré lenait une place anormale dans sa vie intérieure. De là la conceplion et l'accent si personnels de cet essai.

Il n'est, pour les sentir, que de le comparer avec un Traité classiqué comme celui de Duguet. Sans doute, par la force des choses, présentent-ils d'assez eme ressemblances, surtout pour les rubriques qui correspondent aux «causes générales des scrupules ». Lui aussi, l’oratorien faisait une part à la malice du démon. Dans un autre ordre d'idées, il notait cette observation: « Si la plupart de ceux qui sont inquiétés du serupule avaient à prononcer sur les mêmes choses à l'égard d’un autre, leur .décision serait moins sévère que contre euxmêmes; et quelquefois ils conseilleraient de mépriser ce qui les alarme ». Renan se rencontre pour cette fine remarque avec son prédécesseur (33). C’est sur d’autres points que s’accuse leur différence.

‘En énumérant les « espèces particulières » des scrupules, Duguet ne perd pas de vue les problèmes de spiritualité. Parmi les occasions susceptibles de provoquer ces troubles, il ne nomme pas seulement les confessions passées et ordinaires, mais les motifs des bonnes œuvres; il y a des scrupuleux, il le sait, pour douter même si leur douleur est sincère, ou leur désir de se corriger; d’autres, à la pensée de, certains devoirs, se persuadent qu'ils n'auront pas la force de les

(30) « Malin »,.« imbécile », « tarabusler », « on a crié pour et contre », etc. (31) C’est l'Observation n° VIT ; cf. Av .de.la Sc., 464. — Cf. Trav. de Jeun.,50, 29-30.

(32) L’exposé des lois chevauche sur les paragraphes I et II. D'autre part, le « désir de vie systématique » est présenté à la fois comme ayant de l’affinité avec le Scrupule, et comme l'effet d’une institution bienveillante.

(33) Traité des Scrupules, 2 6d., 41, et cf. Trav. de Jeun., 66.

accomplir, ele A tous ces malades, l’auteur du Traité des Scrupules approprie les remèdes.

Que les confessions aient préoccupé Renan, on doit le croire, bien qu'il garde sur la nature de ses scerupules une discrétion singulière, jusqu’à n’oser se confier au papier. Mais quant au reste, il y était assez étranger. Il n'avait pas l'expérience du confesseur. En dehors de l'introspection, tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se rappeler certain ‘propos de l'abbé Pinault, de consulter trois confrères, et de lire. Eûtil été capable d’égaler Duguet dans l'énumération des scrupules, il ne s'y serait pas complu. Il avait d’autres visées, et qui sont plus d'un philosophe que d’un médecin. C’est pourquoi, s’il n'a pas moins soigné la description que l'explication, il a en tout cas délibérément orienté l'une vers l’autre. |

La recherche des causes a donc été son principal objet. On s’en aperçoit dès qu’à la division traditionnelle (34), il substitue la distinction plus délicate et féconde de la «cause occasionnelle» et de la « cause efficiente ». Or, la causalité ordinaire de la nature semble ici dérangée. Le phénomène paraît et disparaît sans qu’on puisse en rendre raison. Il suspend pour ainsi dire le jeu normal de nos facultés. Bien plus, les seules lois que son observation conduise à formuler sont en opposition avec la bienveillance divine, principe générateur du monde moral. En effet, l’on constate qu'habituellement le scrupule « ne s'élève qu'en l'absence de peines réelles ».

Qu'est-ce à dire, sinon que « l'esprit humain ne doit jamais jouir d'un parfait repos » ? N'’est-on pas, dès lors, contraint de supposer, à l'origine du scrupule, l'intervention d’un être surnaturel ? Impossible de n’y pas voir « Dieu punissant ou éprouvant sa créature, ou un être mauvais lui tendant un des plus dangereux pièges ». Découvrir la cause efficiente du phénomène, et par là confirmer la vérité de la religion chrétienne, quel beau coup double !

Ce résultat, Renan l'avait obtenu en ne s’enfermant pas dans l'étude du serupule strictement dit. Son propre cas lui avait offert des analogies utiles. S'il n’était point exempt du serupule sur la foi (35) — scrupule grave, auquel Duguet consacre un paragraphe —, ce qu'il éprouvait surtout, c'étaient plutôt des « troubles pour des futilités ». Cette curieuse inquiétude n'était pas nouvelle chez lui; mais il fit bien de n’attendre pas davantage pour la dépeindre. Car elle n'était pas destinée à durer encore très longtemps, du moins au même degré. Dès l'année suivante, sa conscience allait être le champ d’un conflit trop grave pour continuer d’être rongée par des soucis informulés. Puis, s'il est vrai, comme l’assure l'écrivain des Recherches, que le scrupule et les autres troubles sont en relation étroite avec la claustration, les « premiers pas hors de Saint-Sulpice », en permettant «les vues d’ambition », durent leur porter un rude coup. Est-ce à dire qu'aucune des particu-

(34) Ci. supra 43-44.

(35) Ci. infra 212 sq., praes. 214.

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