LES SOUVENIRS D'ISSY
larités décrites par Renan n'y survécut, — pas même, par exemple, le « désir de vie systématique » ? Dans le cloître, ce désir donne un alÿment aux âmes que l’état religieux abandonne à leur propre vide ; au dehors, et allié au principe de curiosité, il put soutenir le travailleur en rendant plaisantes les études les plus sèches (36).
Au total, l'expérience confirma donc la théorie des causes occasionnelles, en infirmant celle des causes efficientes. C'est pourtant à celle-ci que là Dissertation doit son principal intérêt. Si le jeune clere n'a pas été, comme tant d’autres solitaires, hanté au point de voir le diable ou de l'entendre hors de lui, il a cru pourtant l’entrevoir en acte dans Pintimité de son esprit. À cet égard, et par leur objet, les Recherches appartiennent surtout au passé. Mais Ja méthode philosophique de leur auteur les tourne vers lavenir : après l’apologétique et l'éloquence sacrée, le séminariste a prétendu y renouveler la Morale théologique.
Ces caractères opposés se retrouvent dans les documents de cette époque, qui forment la plus sincère dés autohiographies. C'est ainsi qu’il faut envisager, outre les écrits qu'on vient d'examiner (y compris les Essais oratoires), ceux qui se rattachent spécialement à la cérémonie de la tonsure, ainsi que les extraits ou résumés d'ouvrages que Renan a mis alors sur le papier, en les accompagnant. de ses réflexions (37). Grâce à cette abondante production, on peut se faire une idée très fouillée de la psychologie du jeune homme. On est aussi renseigné sur les sources de sa pensée, et c'est par là, semble-t-il, qu’il convient de l'aborder, pour exposer. ensuite ses idées philosophiques et religieuses.
Tout n'est pas récent dans les connaissances de Renan. Certaines notions viennent des études faïtes à Issy. Les unes concernent justement. le phénomène de la croissance intellectuelle. Comment concevoir la façon dont la vérité s’acquiert, dont l'esprit s'enrichit ? Sur le modèle d'un problème qui se résout : lorsqu'on a finalement obtenu une « petite expression bien simple », le « bagage » qui a servi jusque-là disparaît. Une autre analogie se tire de la digestion et de l'assimilation. — Pour peu qu'on soit familier avec les Cahiers de 1845-1846, on sait que ces spéculations s'y retrouvent. Or elles semblent procéder des Cours de Mathématiques et d'Histoire naturelle. C'est, alors également que Renan se serait initié à la théorie des « animaux spermatiques ». Enfin il se souvient des Leçons de Physique, lorsqu'il retrace le progrès de cette science : à ses débuts, elle a cru à des « agents extérieurs », pour expliquer des faits dont les causes mécaniques sont maintenant connues. On voit aussi qu'il a gardé une idée très précise du mouvement pendu-
laire.
(36) Cf. Trav. de Jeun., 70-73, 76.
(37) Cf. sur ces Notes de lecture, ibid., p. VIT.
Si M. Pinault a marqué son élève d'une empreinte assez forte, la Philosophie a laissé, elle ‘aussi, sa trace dans les premiers écrits de 1843-1844. Renan met la valeur du sens intime à l'abri du « Scepticisme objectif » ; le mot d' « autothéiste » lui sert à définir, non seulement le système de Fichte tel qu'il est caractérisé par Cavour, mais celui qui fait de l’homme lui-même le moteur de l'humanité. Ces expressions techniques sortent directement des Institutiones de Bayeux ou de Lyon. Il n'est pas jusqu'à certaines pages des Principes de Conduite, qui n'aient peut-être du rapport avec le second de ces manuels : la nécessité de se connaître soi-même y serait développée d'après le préambule qui conduit le P. Valla à l'étude de l'âme (38).
Cette influence toutefois demeure secondaire. L'enseignement sulpicien a moins fait, pour nourrir et. exciter l'intelligence du séminariste, que les lectures personnelles. Croit-on que le Philosophe de Lyon puisse être, à cet égard, mis sur le même plan qu'un Malebranche ? Si le règne de ce penseur est passé, il en subsiste néanmoins de sérieux vestiges. Sans lui, les causes occasionnelles, les lois et leur combinaison eussent-elles joué un si grand rôle dans l’étude des scrupules? Renan se serait-il adonné, avec cette ferveur et cette sécurité, à « la Recherche de la Vérité » ? L'eût-on vu si vite identifier Dieu et le Vrai? On peut en douter ; en tout cas, les œuvres de l’oratorien comptent alors, du moins par « quelques endroits », au petit nombre des modèles sur lesquels il songe à conformer sa piété.
Bien que Malebranche, cette décision le prouve, n'ait pas été pour lui un pur métaphysicien, sa fréquentation était un peu austère et étroite, et l'on conçoit que le séminariste ait entretenu un commerce plus habituel avec des livres moins spéciaux. Au premier rang, et à part, se place la Bible (39). Voici le. verset des Nombres sur Balaam ; toutes sortes de citations psalmiques; une sentence de l'Ecclésiastique, bien faite pour plaire à un aristocrate de la pensée (40). Voici l'Apocalypse, et son «silence d’une demi-heure» qui clora, une quarantaine d'années plus tard, lé Prologue au Ciel (41). Voici enfin l'Evangile (42). Renan y retrouve ses petits détails favoris, comme cette expression de « lucerna ardens et lucens » qu'il a remarquée dès Saint-Nicolas. Il y fait d'autres observations plus importantes : ainsi celle qu'on a déjà mentionnée sur les déplacements incessants de Jésus, qui l'ont, dit-il, « souvent frappé ».
Ils ont leur sens caché, qu'il indique. Car il est, suffisamment initié à la symbolique de l'Ecriture, et il serait assez porté à l’enrichir, ayant
(38) T. II, Pars Ila, dissertatio Ila, 101-102. — Cf. Trav » Je | 96 ÉLUS A rav. de Jeun., 29, 62; 51,:76,
(39) Il faut y joindre la littérature liturgique. Voir Wrav. de Jeun., 51, n. 60 et,
pour l’année 1844, 116, n. 83, La citation latine de la p. 60 à vraisemblablement Ja mêmo a
(40) Cf. ib., 30 et n. 3. De là peut-être le mot célèb que we nr A P not célèbre sur la sottise humaine qui (41) Ci. Dr. phil., 566.
(42) Sur see partie du N. T., cf. supra 101-102 et infra 220 sq.