LA BIBLE ET LES MORALISTES CHRÉTIENS
sa manière. à lui de lire et de méditer: Certes, il ne peut s'isoler de son milieu. Ses maîtres, ses lectures, les sermons, les offices, les cxercices du séminaire, {out lui rappelle, non seulement la Bible, mais son interprétation traditionnelle ; ne doit-il pas y ‘éhoisir, et particulièrement dans le N. T, des sujets d'oraison ? Cependant, quand il est penché sur la Vulgate — c’est elle qu'il cite d'ordinaire —, qui peut asservir ses réflexions ? Alors, on s’en doute,:il ne songe pas à y voir, à la façon de M. Philpin, une source de la Théologie, .un « lieu théologique ». Il y admirerait plutôt une philosophie profonde, exprimée dans un style «magnifique ». Qui, à vrai dire, s'en élonnerait ? Ce livre n'est-il pas de Dieu ? A cette date, Renan:n'en veut :pas douter. Non que sa claïirvoyance, dès longtemps, n'ait pas eu lieu de le « troubler » par une critique que sa piété estimera «frop critique», il a cru, jusque dans cet Evangile que Jésus «a fait», apercevoir des' «taches ». Mais il n’est point resté sur cette impression : il.a cherché des « principes de solution », il les a trouvés, et maintenant il les améliore. Bref, s'il ne Hit pas ne la Bible à genoux, comme. on. le fait autour de lui, il la lit encore incliné (43). |
Il se redresse un peu devant les grands Pour de la spiritualité chrétienne, qui lui sont familiers. Continue-t-il à s'en nourrir ? ou s’il vit sur ses souvenirs ? Les cite-t-il directement ou d'après des intermédiaires ? pour les avoir lus lui-même, ou entendu lire à la communauté ? On n’est pas toujours en mesure de le préciser.
Les emprunts qu’il fait à Saint Augustin sont transcrits de Bossuet. Néanmoins or ne $aurait croire qu'il ait rompu tout contact avec Fäuteur des'Confessions. Ce livre ne lui offrait-il pas l'exemple d'un esprit ingénieux, qui ne fait pas mystère d'avoir été «choqué», en lisant les Ecritures, dé prétendues « absurdités », jusqu'au jour où il en comprit le Sens légitime et profond (44) ? Mais Renan y trouvait encore d’autres mérites: ce qu'il ‘en dit, fin décembre, né rappellé en rien les bänales formules dé M. Mollevault (45). À ses veux! Saint Augustin ést un modèle de christianisme délicat, où l’abnégation de la nature ne. détruit pas le naturel : cette appréciation si personnelle dénote une lecture pénétrante et sympathique des Confessions. Et
Le même éloge s'applique à Saint François de Sales et à Fénelon. Renan imite un beau mouvement du Traité de l'existence de Dieu. qu'il a médité à Issy. Qui sait si ce n’est pas: aussi dès cette époque (il avait alors M. Gosselin pour Directeur), qu'il a connu ces Lettres spirituellés, où il relève maintenant des indications sur le traitenrent des Scrupules? Leur aüteur y note en effet un phénomène auquel le séminariste s'était,
(43) Cf. Fr. Int., 139; Trav. de Jeun., 59, 51, 14, 4, 39, 61, 40.
(44) Cf. NU livre VI, ch. V (« De l'autorité des livres saints et de Tecoeaiee de les étudier »), 187. i
(45) Saint Augustin est supérieur à Saint Jérôme pour € l'étendue du génie, la séience théologique, la profondeur des vues et des raisonnements » (Cours d'Ecriture Sainte).
en 1842, montré particulièrement attentif (46): le perpétuel écoulement du moi. « Je ne puis expliquer mon fond », écrivait Fénelon. « Il m'échappe, il me parait changer à toute heure. Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment après » (47).
En lisant Fénelon, Renan n'a pu manquer d'y rencontrer de fréquentes références à l'évêque de Genève, qu'il connaissait d’ailleurs «très bien». M. Icard, de son côté, renvoyait ses élèves aux Lettres de ce dernier. Renan profita-t-il du conseil ? Ce qu'on peut dire, c'est qu'en composant plus tard son roman d'Ernest et Béatrir, il mit entre les mains de son héroïne des Lettres de ces deux prélats. Pourquoi n'aurait-il pas lu la correspondance de Saint François vers la fin de 1843, en même temps que les Lettres Spirituelles ? « L'idée intérieure » qui devait guérir la bien-aimée, il l'aurait alors conçue sous cette double influence (48).
Avait-elle du rapport avec la théorie fénelonienne de l'amour da Dieu ? Un texte assez obscur de 1843-1844 vise, semble-t-il, cette mystique (49). à laquelle M. Icard allait initier les séminaristes, en y opposant les thèses de Bossuet (50). Bossuet ! quel nom, à Saint-Sulpice, était plus vénéré que celui-là ? Peut-être le professeur de Théologie Morale trouvait-il le Traité du libre arbitre «un peu sévère, thomiste ». Mais il ne terminait pas l'étude des Péchés sans recommander, parmi les lectures complémentaires, celle du Traité de la Concupiscence et d'un Sermon sur la Circoncision. Pour M. Mollevault, nul n'était plus «capable et [plus] digne d'apprécier Saint Paul» que son panégyriste. Cette ambiance était très favorable à la fréquentation de Bossuet.
Mais Renan n'avait pas à le découvrir. Il s'était mis, dès son jeune àge, à l’école de ce classique. Un passage d’une Oraison funèbre qui revient maintenant sous sa plume figure déjà dans le Cahier de Lectures de Saint-Nicolas. Il n'avait pas attendu non plus d'être à Saint- Sulpice pour lire un Sermon dont il se rappelle une interrogation fameuse (51). Néanmoins, c'est au moment où il est nommé catéchiste que cette fonction l'engage dans une lecture suivie des Sermons. On n'en compile pas moins de six ou sept dont il s'est alors inspiré (52). Il utilise également, sinon davantage, les Elévations, que sa piété prend pour type.
19) Voir là-dessus notre article dans La Revue de la Semaine, 14 octobre 1921, 192 sq.
(47) L. Spir., 167.
(48) Trav. de Jeun., 5, 53, 58; Fr. Int., 252, 274; Trav. de Jeun., 18, 70-71: Fr Int.. 132. DES
(49) Cf. Trav. de Jeun., 22.
(50) Cf. infra 281 et circa.
. (61) Cf. Sermon pour la Profession de Mme de la Vallière : « Qu'est-ce... que l'homme ?... est-ce une énigme inexplicable ? » (Œuvres. t. XVII, p. 275). Et cf Prine. de Cond. : « L'homme est un mystère inexplicable » (Fr. Int 7292): e
(52) Cf. supra 131, et Trav. de Jeun:, 15 n. 12, 21 n. 2 : 44 5x 5 : 5 n 60: 38 n 778 S n. 43 et 53 n. 65 ; 51