‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 68 sur 369 · BOSSUET ET PASCAL · texte numérisé non relu

BOSSUET ET PASCAL

L'influence de Bossuet ne saurait donc, à cette époque, être surestimée. Elle agit même en des cas où l’on pourrait croire seulement à un aveu personnel de Renan ; ainsi pour ce qu'il dit de l’orgueil humain : en réalité, c'est un lieu commun chez son modèle, que de montrer, dans l'humilité de la Crèche, une leçon appropriée à ce défaut. On a moins de peine à apercevoir que le séminariste imite un «tour de pensée » cher, croit-il, à Bossuet (53), et qu'il approfondit ses vues sur la sagesse paienne.

Il le suit encore en d’autres voies. Si l'épisode des Mages lui sert à définir les rapports de la grâce et de la loi, c'est que l’auteur des Elévations, en forçant légèrement le texte de Saint Matthieu, en a tiré toute une théorie de l'inspiration. Ce précédent rassure le séminariste sur son interprétation symbolique de lEcriture. Il y voit aussi une preuve nouvelle de cette science du cœur humain, que l'œuvre du grand orateur découvre presque à chaque page. Or — on l’a dit tout à l'heure — il n'y goûte rien plus vivement, tant pour la vérité du fond que pour l'ingéniosité de la forme. Sa propre expérience lui. confirme à deux reprises un «fait psychologique très remarquable » que Bossuet a signalé, Un morceau du même ordre lui paraît «admirable de finesse » ; une métaphore, «charmante». Aussi ne se retient-il pas d'écrire, en un élan enthousiasme : « Dieu ! Que cet homme était psychologiste ! » Voilà bien, en effet, la partie solide du mérite de Bossuet, celle que Renan re songea pas de si tôt à contester (54).

C'est également ce qui lui a rendu les Pensées si chères. Il les a sur sa table et dans sa mémoire ; en sorte que leur style même a déteint sur lui. Plusieurs mots de ses Observations sont pascaliens, ainsi qu'une certaine façon d'entrer en matière ou de s'adresser ad hominem (55). «En attaquant ma première partie», écrit-il quelque part, «ils établiraient à qui mieux mieux ma seconde ». On sent à quoi s'apparente cette subtilité de dialecticien polémiste. Encore est-ce peu «le chose à côté des idées maîtresses que le séminariste doit à Pascal.

Il avait, à Issy, transcrit l'essentiel des réflexions sur la puissance de l'opinion et de la coutume. Elles lui sont encore très présentes, et leur influence n'est probablement pas étrangère au doute qu'il émet sur l'existence en nous d’«un principe absolument natif». C'est bien. en tout cas, la célèbre Pensée sur l'ennui que son analyse des scrupules lui remémore. L’âme que rien ne divertit, s’il ne la livre pas au sentiment de son néant, il la montre en proie à des obsessions futiles. Enfin, il emprunte au chapitre sur J.-C. cette distinction des trois ordres de grandeur que Voltaire traitait de «galimatias ». Opposera-t-il dans la suite Gœthe et Saint Vincent de Paul, c'est en se référant à cette

(53) C'est l'expression : « nécessaire d'exposer à fond le mystère ». Cf. ib., 20 et.112.

(54) T'rav. de Jeun., 22, 17, 18-19, 32, 35, 44.

(55) « Chopper », « piperie » ; «il y en a qui se plaignent... » ; « diles-moi, je vous prie, s’il y a rien de plus singulier... » (1b., 40, 29, 34).

hiérärchie dés valeurs; et lui-même ambitionnéra' la-gloire : des «gränds' génies » : «ils sont vus des esprits:, [et] c'est assez »dlei +

Jusque-là ces concéptions ne tiennent pas indissolublement au christianisme. D'autres étaient, en 1843-1844, plus vitales pour Renan. Il y a dans l'apologétique pascalienne une théorie dont la foi peut tirer le plus grand parti: celle du Dieu caché. La nature ou la Bible offrent-ellés une difficulté, le croyant se dit qu'elle disparaîtrait, si Dieu lui inclinait le cœur. Ainsi faisait le jeune homme, en attendant l’époque où. cette idée, si propre à énerver la vigueur de la critique, devait lui être une souffrance. Pour l'instant, il admet que Dieu ne se: révèle: pas à tous. | FX

Il est aussi tout acquis aux preuves positives. Le christianisme es! en rapport avec «ce qu'il y a de plus profond dans l’homme», son «nœud» est là. L'homme, en effet, est un composé de grandeur et de misère : contraste si essentiel qu’il éclate en l'homme-type que Pilate désigné. Notre misère — c’est sur elle que Renan insiste — apparaît notamment dans notre impuissance à atteindre par nous-mêmes à la charité. Or c'est ericore là un argument favorable au christianisme : il ne nous explique pas seulement notre nature, il nous apprend notre devoir envers Dieu, et tel que la vraie religion devait, tel que seule elie pouvait le prescrire : « Diliges Dominum ». De combien n'est-il donc pas supérieur à la sagesse profane, si les philosophes n’ont su ni découvrir un précepte si simple, ni définir l'homme, dont ils n’embrassent jamais qu'un côté ? :

Ainsi Renan paraît bien s'être placé au centre même du système pascalien, d'où lés principales avenues rayonnent. La flamme d'amour, il est vrai, ne le brûle point : il se contente d’être éclairé, et c'est en ce sens, apparemment, qu'il se propose de modeler sa piété sur les Pensées. Il est d'autant plus en état d'y réussir que de nouvelles influences se conjuguent avec le souvenir encore récent des lectures d'Issy. Alors, en effet, Renan retrouve chez Saint Paul la «lutte des deux hommes» ét les mêmes «étranges contradictions ». Alors il extrait d'un ouvrage de Cavour ‘cette remarque : «La Providente a voulu que les preuves du christianisme ne fussent pas, comme les arguments mathématiques, de nature à forcer la raison. Il faut le cœur pour y croire ». Alors, enfin, il entend comme un écho des Pensées dans un livre d'Abbadie (56).

L'Art de se connaître soi-même ne rend assurément pas l'accent tragique dé Pascal, mais il en répète certaines idées. On songe parfois, en le lisant, à lEntretien avec M. de Sacy, encore que cet opuscule n'ait été publié qu'après 1692. Abbadie estime, lui aussi, que «la

morale du Portique à pu élever l'homme, mais [qu'}elle n'a su l'humi-

(56) Trav. de Jeun., 62, 36, 73, 12-13, 85, 40, 8, 20-22: L. Int.,.153:

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