‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 69 sur 369 · L'ART, DE SE. CONNAITRE SOI-MÊME · texte numérisé non relu

L'ART, DE SE. CONNAITRE SOI-MÊME

lier ». Surtout, il est nourri des Pensées. Que veut-il, en effet, sinon «justifier. la grandeur de notre chute en montrant le degré de notre. élévation» ? Et'ce programme, il le remplit à l’aide d'observations dont la: source est manifeste. Rien, constate-t-il, «ne nous plaît que ce qui nous fait vivre dans la dissipation. Tout ce qui fait couler le temps insensiblement et: qui: nous fait être dans l'ignorance de nous-mêmes, a des charmes pour nous Voyez ce joueur, l'espérance le flatte au milieu de la perte», etc. Insensé ! Il devrait envier plutôt le solide bonheur de. «l’homme immortel» qui se dirige par les idées spirituelles. Celui-ci échappe à.-toutes sortes de vices, et en particulier à Porgueil: la terre n’est pas sa patrie, et l’«on ne se soucie guère d’être estimé dans un lieu où l'on ne séjourne qu'un instant ». Adaptation évidente de la phrase de Pascal sur «les villes par où on passe », et où: l’on «ne: se soucie guère d'être estimé». Renan s’en avisa,. comme il avait reconnu, tout à l'heure, la théorie du « divertissement ». IL.prit son petit: volume des Pensées, et il y consigna ces ressemblances en marge, des endroits correspondants (57). ‘

Elles ne sont pas telles qu'elles puissent masquer les différences des deux ouvrages. Loin de se défier de la raison, le protestant en attéhd les meilleurs services. N'est-elle pas «un présent que Dieu nous a fait», {out «aüssi bien que la foi et la conscience» ? «8es lumières viennent assurément du Père de lumière ». Pourquoi, dès lors, ne conduirait-elle pas les hommes «là où la Religion les conduit par la foi, et là où la conscience les mène par le séntiment », c’est-à-dire à leurs «plus sublimes devoirs » ? Toutefois — et par là lestime d'Abbadie pour ‘la «lumière naturelle » se défend d’être téméraire — la raison ne peul atteindre son but qu’à la condition de se garder «pure et “exempte de préjugés ». Or, que rien ne soit plus difficile à obtenir, c'est ce dont on sé rend éompte en analysant notre nature.

Cette étude nécessaire, Abbadie y procède en deux parties. Dans la première, il montre notre grandeur ou, selon son expression favorite, notre dignité. Parmi les «forces morales» qu'il dénombre, il fait une large place à la conscience de notre immortalité. Ce qu’un tel sentiment peut sur notre cœur, on le voit quand il manque. Tibère était maître du monde, et cependant il s'est enfermé à Caprée. Les Sloïciens ont soutenu d'extravagants paradoxes, s'ils n'aftendaient pas cette éternité qui seule eût donné un sens à leurs vertus. A cé compte, toute la constance paienne est dénuée de mérite. C'est en effet la (hèse d'Abbadie, qui réduit l’héroïsme, de Brutus à l’amour-propre. Plus généralement, il fait le procès de toute vertu purement humaine; elle n’est que de façade, et se démonte toujours par quelque endroit.

Il y a donc en nous un principe de faiblesse, et de là nos « dérèglements », dont la seconde partie de l'ouvrage étale le spectacle. Où ne | ATEN

(57) Cf. Pensées, Amsterdam; 1709, p. 162 (« Voyez exactement les mêmes pensées dans Abbadie, Conn. de soi-même (II° partie, ch. 3 et 4) »), et p. 152.

gît précisément cette « racine de notre malice » ? Ge n'est pas dans l'entendement. Observez comme il fonctionne bien en certains sujets, comme il réussit dans « les connaissances de curiosité », les sciences. Le moyen de penser qu'il souffre d'un vice interne ? Sans doute, il ne comprend pas tout; mais c’est là une imperfection d'essence. Livré à luimême, il doit voir juste quand il le peut ; s’il se trompe, c'est qu'il est troublé de l'extérieur. Effectivement, les fumées du cœur l'obseurcissent.

Le cœur : il n'est pas besoin de chercher ailleurs la source de notre corruption. Plus précisément, elle est dans notre amour-propre, d’où Abbadie, aussi bien que Ea Rochefoucauld, dérive toutes nos actions. Seulement il ne veut pas qu’on le détruise : ce serait du resté impossible. Il suffit de le gouverner convenablement. Il est mauvais par sa direction, et non par sa force. Nous ne nous aimons pas {rop, nous nous aimons mal. Gardons-nous de refréner le désir de bonheur qui est en nous : loin d’être défendu, il est ordonné, pourvu que nous sachions où le satisfaire : en Dieu. Quand l’amour de nous-mêmes est «bien réglé », c’est «un grand égarement » de l’« opposer. à l'amour divin ».

Mais qui le réglera ? Question d'autant plus embarrassante que nous sommes le lieu d’un combat entre deux sortes d'idées, les « corporelles » el. les «spirituelles ». Notre âme devrait contempler les secondes. Mais elles sont expulsées par les autres, qui pourchassent surtout celles «que nous ecraignons par-dessus [tout] » : l’idée de notre misère et celle de notre devoir.

11 faut les rétablir dans leur domaine, el les y fixer en nous les rendant agréables. Mais cette entreprise urgente, Abbadie la déclare au-dessus de nos forces. À quoi, en effet, se ramène l'analyse &e notre nature ? À ces deux principes : «le cœur ne peut être corrigé que par la raison », et «la raison ne peut être éclairée par le commerce qu'elle a avec le cœur». Ce «désordre» nous empêchera toujours d'instaurer le règne des idées spirituelles. Un seul agent en est capable, parce qu'il nous est extérieur : la grâce divine, que l'auteur représente en définitive comme une ouvrière industrieuse de l'association des idées.

Cette conception avait de quoi plaire à la subtilité de Renan. Toutefois, ce qu’il remarqua plutôt, c'est le «cercle» où Abbadie nous enferme, et qu'il s'employa à tracer plus rigoureusement encore. Il n'en aboutissait pas moins, lui aussi, à la grâce par l'usage de la raison, d’une raison que la faute originelle n’a pas viciée. De cette faculté, l'Art de se connaître n'eut d'ailleurs pas à révéler la source divine au lecteur de Fénelon, mais il le confirma dans l'opinion, qu'il n'y a pas lieu de la sacrifier à ses sœurs. Ainsi devait en juger l'auteur de l'Essai psychologique (58).

Moins que jamais, en revanche, celui-ci aurait souscrit à une observation que le séminariste dénonce dès 1843 comme « incomplète ». Selon Abbadie, nous n'aimons la vérité qu'«en tant qu'elle peut nous distinguer». A Issy, Renan avait formulé une réflexion toute voisine.

(E8), Cf. Essai, p:25.

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