‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 70 sur 369 · D’ABBADIE A RODRIGUEZ · texte numérisé non relu

D’ABBADIE A RODRIGUEZ

Maintenant, il continue de sentir en lui ce mobile ; mais ce n'est pas le seul, ni même le principal. Il aime aussi la vérité pour elle-même, de tout son esprit.

Cette réserve est la seule qu'il se soit permise. Il ne proteste pas quand Abbadie rabaisse le stoïcisme. Sans doute cette philosophie aitière flatte son secret instinct. Mais le moraliste de l'Art a noté lui-même que « notre âme [l] admire sans s'en apercevoir », ce qu’il explique par un reste de dignité naturelle : Renan n'en demande pas davantage. Il est alors dans une veine d'humilité, que le ton morose du protestant entretient. Il a éprouvé personnellement, dirait-on, la fragilité de notre vertu. Aussi ne goûte-t-il rien plus vivement dans l'Art de se connaitre qu'une image qui la traduit expressivement : tant elle lui paraîl «dire bien la chose » : « Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! A la lettre, [c'est exact] ».

Tous ses éloges ne sont pas aussi animés. Il en est de plus curieux par leur sujet que par leur forme: telle cette Note où Renan apprécie en connaisseur un « moyen de s'insinuer ‘dans la faveur des grands » (peut-on lire, « des Sulpiciens » ?). Partout, il témoigne d'une singulière estime pour cette «anatomie du cœur ». Elle correspond si bien à son système moral qu'il n’aperçoit pas tout ce qu'il v a en elle de stéréotvpé. Le style même le satisfait pleinement : à sa façon d'apprécier la « traduction énergique » qu'Abbadie donne d’un « fait, très important », on sent qu'à ses yeux, la langue et la pensée classiques ont été dignes l’une de l’autre.

Cet état d'esprit ne tarda pas à se modifier. Moins de trois ans après l’auteur des Cahiers de Jeunesse est revenu sur le compte d’Abbadie. J1 se souvient alors d’avoir constaté de laffinité entre lui et Pascal, car il le range parmi « les moralistes français de la famille de Port-Royal ». Mais son admiration pour le « génie moraliste des Allemands » le rend sévère à l'égard de cette « manière de concevoir le traité purement moral à la Sénèque » : « des ouvrages de cette sorte », va-t-il jusqu’à dire, « il ne me reste rien ; c'est de l’eau tiède » (59).

Sans doute eûl-il jugé plus durement encore, en 1845-1846, un ouvrage qu'il avait lu en même temps que le précédent, et, semble-t-il, avec une complaisance presque égale : la Pratique de la Perfection chrétienne. L'inspiration. pourtant, en est fort différente. Le Jésuite espagnol Alf. Rodriguez, mort nonagénaire en 1616, avait publié ces trois volumes tout à la fin d’une longue vie, consacrée à l'enseignement de la Théologie Morale, à la direction des novices, au soin des exhortalions spirituelles. Une telle pratique des âmes n’a pu demeurer sans profit pour ee recueil de Traités, où ne manquent ni le bon sens ni même la finesse. Mais à côté quelle puérilité ! quelle crédulité! On aurait peine à en soutenir la lec-

(59) Cah. de Jeun., 166. — Abbadie, Art de se connaître, elc..., 202, 190, 198-199, 238, 244: E. Renan, Trav. de Jeun., 46-49, 54-55, 57.

ture, n'étaient les historiettes, où l’on voit agir et parler ‘toutes sortes de saints. Le grand acteur, toutefois, celui qui hante l'imagination castillane du P. Rodriguez, c’est le démon, cet animateur..de « la chair et [du] sang », dont les prestiges, selon l'Apôtre (60), nous ferment le nai de Dieu.

. C'est aussi par ce côté que la Pratique semble s'être RE à DR RCE de Renan. Il avait dû en feuilleter déjà la traduction française, qu'il avait reçue en prix à Saint-Nicolas (61). Mais c'est à Saint-Sulpice, semble-t-il, qu'il la lut la plume à la main. Cet ouvrage y était très goûté des MM. en cela encore hommes du XVII° siècle : car Rodriguez fut en grande réputation à celte époque. A la fin du XVIII, M. Nagot et sa troupe l'avaient entre les mains, sur le vaisseau qui les portait en Amérique (62). Au séminaire, en 1843, il fournit à son tour le texte de la lecture spirituelle, et l'une de ses anecdotes provoqua le rire: ce qui n'avait rien d'exceptionnel, l'hilarité étant, paraît il, assez fréquente dans cet exercice.

Renan gardait mieux son sérieux pour lire le Traité de la Chasteté., L'amour , y déclare le Jésuite de Valladolid, est « la passion du monde la plus dangereuse ». Son adresse à s'insinuer en nous doit nous engager à bien nous clore, à « fermer soigneusement toutes les avenues par où l'impureté peut trouver entrée dans notre cœur », et premièrement les yeux, ces fenêtres dont parle Jérémie (63). Si cette précaution nécessaire s'avère insuffisante, on recourra aux armes spirituelles, dont Rodriguez fait le dénombrement. Oraison; méditation de la Passion; souvenir des dernières fins de l’homme; considération de l'enfer; pensée de la gloire éternelle et de Ia mort: image äu jugement final, — l'arsenal heureusement est assez riche. Et l’on a encore d’autres ressources : signe de la Croix Sur le front et le cœur, dévotion à la Vierge et aux Saints, prosternement devant le Saint-Sacrement, fréquence de la Communion, pénitence et mortification de la chair.

Si nombreux qu'ils fussent, ces secours ne réussissaient pas toujours à vaincre la pétulance du tempérament espagnol. En vue de cette éventualité, le Jésuite recommandait la sincérité de Ia Confession. Avouez tout ; n'écoutez ni l'orgueil, ni le désir d'estime, qui vous feraient craindre de déchoir aux yeux d'autrui. N'appréhendez pas sur ce point d’être scrupuleux. Vous ne vous tairiez pas, songez-y, à l'heure de la mort ! — Mais doit-on s’accuser aussi de ce qui se produit dans les rêves ? — Quelques maîtres de la vie spirituelle répondent affirmativement, bien que la volonté ne participe pas à ce genre de faute.

Ainsi Rodriguez à paré au plus pressé. Il s'agit maintenant de perfectionner la défense, en la variant selon l'attaque, c'est-à-dire selon

(60) Cor ex V0!

(61) Cf. Trav. de Jeun., 39 n. 27.

(62) Relation de Mondésir ; cf. supra 15 et n. 29.

(63) Cf: Jér., IX, 21 : « La mort est montée par nos fenêtres »; Rodriguez l’expliquail arbitrairement à l’aide de Lam. de Jér., I, 51 (Prat. de la Perf. chrét., IV, 265).

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