M. CARBON
bien l'on rappelait une prouesse philologique de M. le Supérieur lui-même : peu après son arrivée à Lyon, il avait envoyé à son maître une lettre de bonne année en arménien, «quoiqu'il n’eût ni dictionpaire, ni aucun livre écrit en cette langue, que le Nouveau Testament ». Souvent le nom vénéré de M. Emery venait sur les lèvres du vieillard, et même, comme s'ils n’appartenaient pas à une autre génération, ceux de « M. Bossuet » ou de « M. Fénelon » (34).
En retournant dans sa chambre, Renan pouvait se demander s'il ne venait pas de quitter un «disciple immédiat de ces grands hommes » (35): le xvu° siècle lui paraissait tout proche encore, et quasi-subsistant. Quand ce sentiment ne le dominait pas, il réfléchissait à la vie du Supérieur, si remplie, si bien couronnée, et il sentait redoubler son zèle pour l'étude. Il n'avait besoin que d’un guide qui sût l’entrainer : cet animateur se rencontra justement alors, et dans la personne d'un élève de M. Garnier. On dira plus loin ce que M. Le Hir fut pour le jeune homme, dont il fixa la vocation scientifique. Mais en dehors des professeurs proprement dits, deux autres Directeurs eurent aussi, à des titres divers, beaucoup d'influence sur Renan : nous voulons parler de MM. Carbon et Baudier.
L'abbé Ktienne-Laurent Carbon dirigeait depuis 1826 la maison de Paris. Il avait alors succédé dans cette charge à M. Garnier et, à mesure que les forces de celui-ci diminuèrent, il vit s'accroître d'autant -sa besogne et ses responsabilités. Dans sa jeunesse, il avait enseigné : tout d'abord les diverses classes à l'Institution Duclaux (36), puis la Philosophie et la Théologie dogmatique au Séminaire de Saint-Sulpice, où il était entré en 1811. Il s'était consacré à l'administration à partir de 1817, date à laquelle il était devenu Supérieur du Grand Séminaire de Bordeaux. Renan avait fait sa connaissance à Issy, l’année précédente. En 1843, M. Carbon approchait de la soixantaine, et il devait mourir octogénaire l'année de la Vie de Jésus (37).
Non plus que M. Garnier, il n'était « très mystique » (38). Mais, à sa différence, il n'avait guère de dispositions pour la science. « Il n'était pas théologien ; ce n'était nullement un esprit supérieur ». Heureusement, il rachetait cette médiocrité par des qualités que le jeune Breton ne tarda pas à apprécier.
(34) Cf. infra 67 un autre exemple de cette façon de dire.
(35) C’est la phrase même des Souvenirs d’Enfance et de Jeunesse. Mais Renan se sera rappelé, en l’écrivant, autre chose encore que ses impressions de Saint- Sulpice. « Quand [il] parle de Bossuet, il se sent presque son contemporain, il l’appelle habituellement M. Bossuet ». Ainsi s'était exprimé Sainte-Beuve en 1851 sur le compte de M. de Bonald, dont M. Garnier n'était le cadet que de huit ans. Renan avait dû lire cet article : une note de l’auteur renvoyait à sa propre étude sur l'Origine du Langage (Caus. du L., t. IV, 441, 446).
(36) Rue Notre-Dameé-des-Champs. Aujourd’hui Stanislas. (37) Cf. L. Bertrand, lib. laud., t. II, 269-271, 597-598.
(88) Les deux ou trois opuscules qu’il a laissés appartiennent pourtant au genre de la Mystique.
Se METRE RSS
RE
Dès sa rencontre d'avril 1842, il lui avait trouvé une ressem= Se L blance parfaite avec son ancien Principal du Collège de Tréguier, l'abbé Auffret, «au physique comme au moral» (39). Cette impression À se renouvela à Saint-Sulpice. M. Carbon lui parut, au premier abord. «froid et même dur», mais bientôt il n’eut plus rien à reprendre à sa «manière générale» et à sa «tournure d'esprit». Il goûtait sur- : tout la « franchise inimitable » de ce Directeur, qui vous disait « les choses crûment, mais si rondement que cela plaît beaucoup». Droit, sage, c'était le «plus excellent homme du monde». D'une simplicité un peu commune peut-être, il la tournait en «charmante bonhomie ». = Quelle cordialité ! et même quelle jovialité ! enfin, quand il en étail à besoin, quelle «maternelle condescendance » !
Un tel jugement suppose une sympathie réciproque. Renan va à merveille se mettre sur un pied satisfaisant auprès du Supérieur de toute maison où il entrait. M. Carbon, paraît-il, l’adopta très vite: «Je vois», lui dit-il «avec son excellent sourire, que nous ferons bon ménage ensemble ». L'avenir ne démentit point ce pronostic. Jamais la protection du Sulpicien ne manqua à Renan qui, de 2 son côté, s'attacha à lui jusqu’à pou porter plus tard ce témoi- : gnage : « C’est un des hommes que j'ai le plus aimés ». se?
Il prit pourtant un autre confesseur, sans doute sur le conseil de : M. Gosselin, qui l'avait dirigé à Issy, peut-être aussi pour se remettre entre des mains plus doctes que celles de M. Carbon : M. Baudier, qu il choisit à cet effet, professait le Dogme. On aimerait être renseigné sur cet ecclésiastique, avec qui le séminariste allait agiter la question troublante de sa vocation. Il ne figure pas, chose regrettable, dans la Bibliothèque Sulpicienne; mais on peut se former quelque idée de sa personne par la lettre qu’il écrivit à Renan, pendant les grandes vacances de 1845 (40). Il n'était pas de taille à prendre beaucoup d'ascendañ sur Son pénitent. Celui-ci, en 1843, lui reconnaît « une science et une bonté remarquables », ce qui de sa part est un éloge plutôt banal. Ua détail qu'il ajoute a pour nous plus d'importance que ce jugement : « [M. Baudier] veut que j'aille souvent dans sa chambre pour causer avec lui sur les études, et lui rendre compte de mes travaux, auxquels il prend beaucoup d'intérêt ». Cette attention n'était-elle pas = une façon déguisée d'exercer sur Renan une surveillance qu’on ste mait opportune, vu ce qu'avait dit de lui son précédent confesseur ? ;
Si l’on eut ce dessein, on n'y réussit guère. Le jeune homme allait s’enfoncer dans l'étude, et, selon la pente de son génie, s’isoler tirs 4e
Fe
(89) « … C'est-à-dire », continuait-il, qu’il « n’a plus de passions » : c’est « la raisor personnifiée » (Fr. Int. , 203). Plus tard — est-ce en souvenir de ces affinités ? — Roman | & tint à peu près le même langage sur l'un et sur l’autre. Il écrivait, en 1882, à propo À de M. Carbon : « Le mobile de sa vie était le sentiment le plus abstrait du devoir »; a en 1884, il remerciait l'abbé Auffret de lui avoir fait « comprendre ce que peut avoir EME 2 austère une vie... consacrée... au devoir » (Souv., 238-239 ; Disc. et Cor
(40) C’est la réponse (dont parle l'auteur des Souvenirs (283-284). Elle se it vd 11. a fos 9-11. Bien des idées que Renan énonce dès cette première année s’y retrou: ven
| Alt