RENAN ET LA « PERFECTION CHRÉTIENNE
que les tentations viennent du corps. ou de l'âme. Dans, le. second cas, nous avons affaire au démon. Lorsqu'il est entré en scène, notre corps n'est plus que le théâtre du-duel qu'il nous livre. A quoi le reconnaître ? A la vivacité des idées dans une chair morte : « Saint Jérôme, quoique son corps exténué par l’âge et par les austérités pût à peine se soutenir, ne laissait pas d'être emporté par son imagination parmi les danses et les divertissements des dames romaines ». Un autre signe de l’action diabolique, c’est si l'on entend « comme proférer au dedans de soi des paroles qu'on ne voudrait jamais avoir dites. ». On est alors suffisamment renseigné sur l'adversaire : c'est le moment, selon Rodriguez, d'adopter la tactique suivante : « ….Outrager le démon de paroles lui dire : Retire-toi, esprit immonde ; malheureux que tu es, n'as-tu point de honte ? Il faut que tu sois bien sale, etc. Comme le démon est rempli d’orgueil, il aime mieux quitter niePs see de’souf- . “frir qu'on le: méprise ».. 1]
Renan at-il cru à la vertu de ces imprécations ? On ne peut s'empêcher d'en douter, ni de penser qu'il n'ait, eu parfois, en lisant la Pratique, l'occasion de s'impatienter ou de sourire, selon son humeur du moment. Cependant il n’en a rien marqué. Il avait alors un parti “pris favorable à ses lectures de piété, en sorte qu'il fallait peu de ‘chose pour qu'il en dit du bien, Or ce n’était pas peu de recouper sur un point, comme le faisait Rodriguez, la propre expérience du séminariste : lui aussi, il connaissait le mystérieux chuchotement de ces mots qu'on entend en soi malgré soi. La description de l’auteur espagnol était trop. bonne pour que son explication pût être mauvaise. Et cette théorie prenait, entre les mains du jeune apologiste, une portée à laquelle le Jésuite n'avait point songé.
Celui-ci, en effet, tendait principalement à la pratique, et il eût estimé n'avoir rien gagné sur le séminariste, s’il ne l'avait amélioré sous ce rapport. Est+4l vrai pourtant qu'il y ait réussi ? Assurément, Renan fit alors quelque effort pour que son admiration des vertus ne restât pas inactive. Il revêtit à sa façon la tenue militante, mais jamais au point de devenir un « athlète habillé » : image par où les Pères exprimaient, croyait-il, « la nécessité du détachement chrétien ». C'est qu'il ne visait à rien moins qu'à gravir le sommet de la Perfection spirituelle, et il estima sans doute que ces règles ascétiques ne le concernaient pas entièrement : elles intéressaient. les novices, que le Jésuite travaillait à détacher du monde, pour qu'ils fussent tout à fait sous la puissance de leur ordre. Il savait aussi qu'en pareille matière, on demande beaucoup pour obtenir peu. — C'est, semble-t-il, ce qu'on eut avec lui. Occupé à louer une « charmante comparaison », il en reste à cette appréciation littéraire. Rodriguez tire-t-il de l'Evangile une leçon de pauvreté, il préfère, lui, y voir une allégorie conforme à son idéalisme. Enfin ses plus chers penchants demeurent: intacts, lors même qu'ils sont rudement combattus. Le Traité de l'affection déréglée envers les parents ne refoule en rien l'expansion de ses affections familiales. Que
Jésus ait dit: « Celui qui ne haït pas son père et sa mère. ne peut être mon disciple » (64), que l’auteur espagnol en développe tout le sens, ni la phrase ni son commentaire ne troublent le naturalisme de
Renan.
Si l’on s’en rapporte aux Souvenirs, son enfance avait été plus facile à inquiéter. « Le texte », raconte-t-il à propos de sermons entendus par lui à Tréguier, « était ce passage de Jérémie : « Mors ascendit per fenestras », qui m'intriguait beaucoup ». On se demande maintenant si ce récit est vrai à la lettre. Le texte en question, Renan ne l'a-t-il pas plutôt lu chez Rodriguez ? Transposition symbolique i Lorsqu'il citait avec éloges l’auteur de la Pratique, le séminariste appartenait encore à son passé. Longtemps il devait se garder de la mort qui entre par les fenêtres ; mais un jour vint enfin où il osa regarder Béatrix, un jour où son regard rencontré lui parut la céleste Jérusalem. Sans doute tarda-t-il moins à congédier la croyance au Malin, en attendant d'expliquer le désir par le vouloir-vivre de germes conscients : cés homunculi font que l'amour — tels ces mots involontaires qu'entendait Rodriguez — « naît en nous sans nous » (65).
‘Ainsi se métamorphosent, au cours d’une vie, les acquisitions du jeune âge. Quelle lecture, alors faite avec attention, qui ne laisse sa trace ? Même, il n’est pas toujours besoin qu’on ouvre un volume pour son propre compte : il suffit qu’on en entende des morceaux. Renan n’a dû connaître qu’à la lecture spirituelle ou au réfectoire, un ouvrage dont on le voit s'entretenir avec un confrère, et dont, semble-t-il, il parle seulement de mémoire (66). Cependant ces « révélations de Catherine Emmerich », comme il s'exprime dans son Observation LXXV, ne sont pas demeurées sans effet sur lui.
C'était un livre écrit, suivant la formule du titre, « d’après les Méditations » d'une « Religieuse Augustine du Gouvent d’'Agnetenberg à Dulmen », Anne-Catherine Emmerich, morte en 1824: Dieu l'avait, disait-on, favorisée des stigmates, et de la vue de la Passion. Pour que cette grâce profitât à la foi, le romantique Cl. Brentano tint la plume de la paysanne illettrée, qui s'était racontée à lui. L'ouvrage issu de cette collaboration avait été traduit en français (1835), sur la seconde édition allemande, par M. de Cazalès, alors professeur à l'Université Catholique de Louvain, et rédacteur de l’Université Catholique. En 1843, ce personnage fut ordonné prêtre, et un cas nouveau, celui des stigmatisées du Tyrol, provoqua un regain de curiosité dont son livre bénéficia sans doute. \
On y trouve principalement un récit de la douloureuse Passion de N.-S.-J.-C., que le séminariste devait avoir plus particulièrement dans l'esprit, en parlant des «révélations». Il ne les croit pas du tout,
(64) Luc, XIV, 26.
(65) Cf. Souv. d'Enf., 11; Feuilles détachées, 6; Dial. phil, 91-92. — Cf. Trax. de Jeun., 39 et n. 28, 55; Perf. chrét., Versailles, 1813, t. I, pp. NILEXE SEAT 300 sq.;t. IV, 259 sq., notamment 269, 271-275, 280 sq., 288-289, 296.
(66) De là sans doute une imprécision. Voir la note 68.