‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 72 sur 369 · CATHERINE EMMERICH 149 L · texte numérisé non relu

CATHERINE EMMERICH 149 L

déclare-t-il, « comme révélations ». Scepticisme dont il ne faut pas exagérer la portée. Si la Préface du Traducteur lui fut lue, elle renseigna Renan sur la liberté dont il disposait, La Voyante a-t-elle reçu

des PR ARR divines » ? L'orthodoxie n'’exige pas qu'on réponde : . En un tel sujet, on « peut tout contester ». La raison a le ar . « disputer et [de] choisir », pourvu qu'elle évite de renoncer à ce qui édifie. Mais pourquoi se uissimulerait-elle qu’ «il y à là tout un côté de l’homme à explorer du point de vue historique, psychologique et physiologique » ?

« Physiologique » : le mot avait une grande importance, M. de Cazalès avouant que le XIX° siècle inclinait à prendre ces faveurs surnaturelles: pour des hallucinations. Cette indication découvrait à Renan de singuliers aperçus. Mais il ne s’y laissa jamais aller, même plus tard, qu'avec discrétion et réticences. A plus forte raison n'était-il pas en état, en 1843, de reconnaître, à certains détails de la ne. les symptômes de l’hystérie (67).

Malsaines ou non, il se contentait de penser que les visions de C. Emmerich n’ont aucun rapport avec la vérité de l'histoire. Cette impression ne s'était pas effacée, lorsque son mépris rapprocha, dans une page des Souvenirs, l’extatique d’Agnetenberg et ‘les Evangiles apoecryphes. En quoi, certes, il n’est pas trop sévère. Mais s'est-il bien mis en garde luimême contre les défauts qu'il dénonce ? Les tableaux si longuement proposés à son imagination n'ont-ils pas déteint sur la Vie romancée du Christ, telle qu'il l’écrivit quelque vingt ans plus tard ? On se le demande surtout en voyant le développement que Brentano a donné aux rêves de la femme de Pilate.

Ce n’est pourtant pas là ce qui paraît avoir fixé l'attention de Renan. Il avait plutôt en vue la Vie de C. Emmerich qui précède l'exposé de ses Méditations. Des deux détails qu'il s’est alors borné à mentionner, l’un y appartient sûrement, et l’autre selon toute apparence, encore que la facon dont il est indiqué ne permette pas de l'identifier (68). On le regrette, car il s’agit d’un fait que le jeune homme s'étonne d'avoir éprouvé lui-même.

Ici encore, par conséquent, il prise la sincérité de lanalyse. Il sait gré à C. Emmerich de « dire des choses. que tous ont senties ». Son mérite est encore plus grand: : ces choses qu'elle s'est « hasardée » à raconter n'avaient « jamais été dites ». C'en est assez pour qu'elle

(67) Catherine avait ses visions « les bras en croix »; à la fin d’une crise elle ne sut qui avait abaissé ses bras étendus, etc... Comparer avec l’étude sur Sainte Douceline dans notre Pensée religieuse de Renan, 110.

(68) Il s’agit d’une « idée extraordinaire », qui a « tenu... tenacement » C. Emmerich, et qui aurait été un « trouble à propos des vœux ». Or les vœux de la visionnaire n’arrêtent guère le narrateur. 11 rapporte le bonheur intime qu'elle a goûté au milieu des persécutions dont l’accablait la jalousie de ses compagnes. Il consigne ses colloques avec Dieu, son désir éperdu du Saint-Sacrement... Voit-on là rien qui s'applique à Renan ? Peut-être le terme de « vœux » est-il impropre. Le premier mouvement avait été pour écrire « scrupules »; la substitution a dû se faire eu égard au mot « trouble », pour éviter une quasi-tautologie (Trav. de Jeun., 52 et (a)). — Cf. La Douloureuse: Passion, etc., pp. VI-X, XXXIV, 251 sq.; E. Renan, Souv. d'Enf. et de Jeun., 249.

ne fasse pas trop mauvaise figure parmi les mystiques que le ‘séminariste a fréquentés, entre M. Olier (69), et cette Sainte Thérèse: dont le nom paraît plus d'une fois dans l'Essai psychologique: GR URLS GONE

C'étaient là des exemplaires un peu spéciaux d'humahilée ‘mais que la persévérante enquête de Renan se garde bien de négliger: Si différente qu'une extatique fût de lui-même, elle lui ressemblait pourtant par un côté: assez pour lui procurer, elle aussi, le plaisir: de contrôler ses livres par son cœur. Une Revue, qui lui tomba sous la main, lui ouvrit un nouveau champ d'opération : des types plus étranges s'offrirent à lui, ces sauvages qui avaient tenu tant de place dans la pensée du siècle précédent.

C'est alors, en effet, que Renan doit avoir lu le numéro de novembre 1843 des Anndles de la Propagation de la Foi. Cette publication continuait les Lettres Edifiantes, chères à Chateaubriand, ou plutôt les Nouvelles Lettres Edifiantes, parues dans l'intervalle (70). L'esprit n'en avait guère varié. Le fidèle qui les lisait ne cessait de s’attendrir sur les progrès du catholicisme dans les terres lointaines, que pour s'indigner du zèle rival des protestants, dont on lui parlait le plus souvent sur un ton d'âpreté haineuse. Toutefois, il pouvait y trouver laussi des « observations. recueillies sur les coutumes et les pratiques » des sauvages, et c’est de ce côté, est-il besoin de le dire? que Renan se tourna. Il était moins en quête de particularités édifiantes que:de renseignements inédits sur les Indiens des Montagnes Rocheuses. Ce qui s’éveillait en lui, c'était une vocation non certes de missionnaire, ‘mais — si l’on nous permet ©e mot — de psycho-sociologue.

Tout, on le voit, lui était bon: c'est le propre des grands esprits de butiner sur les fleurs les plus sèches. Ainsi avait fait Voltaire. « On ne revient: pas de son étonnement en considérant l'extrême médiocrité des ouvrages qui suffirent jadis au patriarche de Ferney ». Cette remarque de J. de Maistre ne s'appliquerait pas mal à Renan, n'étaient certains livres d’une tenue plus haute, qu'il paraît avoir également connus à cette époque, et parmi lesquels on aurait justement quelque raison de placer les écrits politiques du comte savoyard. Toutefois les indices qu'on pourrait invoquer à cet égard ne sont pas assez décisifs, pour qu'on doive examiner ce point autrement qu'en Appendice (714). Rien, au contraire, n'est mieux attesté que la lecture d’un volume dû à un marquis piémontais, les Fragmens philosophiques de M. de Cavour.

On ne sait qui prêta au séminariste cet ouvrage assez récent (1841), et qui devait compter dans sa formation philosophique. Sans s'être jamais imposés au grand public, les Fragments durent quelque notoriété à la po-

(69) C£. notre article dans Rev. d'hist. et de phil. relig., mai-juin 1931. (70) Nouv. Let. Edif., Adrien Eeclère, 1818, 1820, 1821, 1823, 8 vol. in-12; Annales

ælc.. t. [ (août 1825) formé de six Cahiers, dont le premier avait le titre Nouvelles reçues des Missions. Cf. Trav. de Jeun., TS8-S0. ar ab Le de.

(71) Cf. infra, Appendice D.

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