‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 73 sur 369 · LES « FRAGMENS PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

LES « FRAGMENS PHILOSOPHIQUES

lémique Rosmini-Gioberti (72), et d'autre part, F. M. L. Naville leur consacra trois articles dans la Bibliothèque Universelle de Genève. M. de Cavour — frère aîné du futur homme d'Etat (73) — était un philosophe chrétien, collaborateur du Correspondant, et en relations, d’ailleurs peu intimes, avee V. Cousin. L’ayant rencontré à Paris, vers 1842, il chercha à l’attirer à Turin, pour y recommencer les Tusculanes (74). Mais l’amitié qui compta le plus dans sa vie fut celle de l'abbé Rosmini.

On s’en aperçoit dès qu'on ouvre son livre. Non seulement ii le lui a dédié, mais il y consacre soixante-quinze pages à « esquisser », au terme de son enquête sur la Philosophie moderne, la « Doctrine métaphysique de Rosmini ». Celui-ci n'a-t-il pas, un demi-siècle après l'échec de Kant, déchiffré « le vrai mot de l'énigme » ? Ce tour de force ne fait pas de doute pour Cavour; aussi est-il ontologiste comme son ami. Et il se livre aux mêmes rêves. Lui aussi, il aspire à un catholicisme universel. La Providence, il en a ie sentiment, est en train de ramener les esprits aux «vérités fondamentales » : sur elles va s'élever «l'édifice de la fraternité de tous les hommes ». :

C'est à préparer ce,brillant avenir que la philosophie doit s'employer. Elle le peut. Non que Cavour ait. dans la raison la même sorte de confiance qu'Abbadie; le traditionalisme alors si répandu lui impose cette idée que ni la moralité, ni même la connaissance ne sont possibles sans l'enseignement (75). Néanmoins il se garde du fidéisme mennaisien : « l’origine divine de l'intelligence humaine forme », il le rappelle, « une partie importante de la doctrine chrétienne ». Légitime est done l’ambition d’ «arriver aux dogmes chrétiens par la philosophie ». Ce faisant, d'ailleurs, celle-ci travaille pour elle-même, s’il est vrai qu'il n'y a nulle différence-entre la « foi philosophique » et la « foi religieuse ».

Ces idées trouvèrent chez Renan le plus complaisant accueil. Elles se rencontraient avec la thèse principale de l'Art de se connaître, puisque l’auteur des Fragments vise, lui aussi, à « prouver rationnellement » la « nécessité de la grâce ». Allant même plus loin que l'apologiste protestant, il dérive de là « l'efficacité des sacrements ». Ainsi plus d'une page de son livre le montre sous les espèces d'un théologien. Qu'elles fussent un peu surannées, il s'en était aperçu tout le premier, et distinguant, en un endroit, la « nécessité de moyen » et la « nécessité de précepte », il expliquait avec bonne grâce « le sens de ces vieux termes à peu près hors d'usage dans le style moderne ».

Cet aspect ne pouvait échapper à l'élève de MM. Philpin et Icard. Lui qui, à d’autres moments, aime à transposer la Théologie en langage philosophique, il procède plutôt sur Cavour à l'opération inverse. On le voit emprunter aux Fragments ce qui correspond à ses

(72) Cf. infra, Appendice E, n° I.

(73) Du moins c’est ce que j'ai cru établir. Paul Matter n'en parle pas dans son étude sur Les Origines des Cavour (Revue historique, t. CXI, pp. 32, 263).

(74) Cf. infra, Appendice E, n° II, la lettre de Cavour au chef de l’éclectisme.

(75) Sur la source de la moralité selon Cavour, voir encore infra 202. .

Cahiers de Cours : non seulement aux Prolégomènes dogmatiques, mais surtout au Traité des Péchés. Le penseur italien justifie-t-il « Ia philosophie et la religion » de mettre « entre les fautes graves et les fautes légères une différence immense, et nous dirions presque infinie », aussitôt l'enseignement de son maître de Morale sur le péché mortel et le « péché véniel » se présente à l'esprit du séminariste Ailleurs, Cavour s'évertue à repousser « une des plus formidables objections qu’une philosophie incomplète ait présentées contre le christianisme »; et Renan de reconnaître dans cette apologie la « solution de l’objection des infidèles » (76). =:

Elle ne le persuade pas, il est vrai, complètement. Quelque utilité qu'il en retire, il ne s’en laisse pas imposer par la lecture des Fragments. C'est ainsi qu'il s’écarte encore de Cavour sur un autre point, à propos des rapports de la liberté, de la moralité et de la grâce; question assez compliquée chez cet auteur (77). A force de le voir confondre « le principe surnaturel de la grâce avec le principe de moralité », l'élève de Saint-Sulpice n’est pas loin de le traiter de janséniste.

Il n'y met d’ailleurs aucune acrimonie. Sa répugnance naturelle pour les controverses blessantes est au contraire renforcée par l’exemple de Cavour. Combien il lui sait gré de garder tant de mesure dans ses critiqués ! L’ami de Rosmini n'est point de ceux qui prodiguent à leurs adversaires « les imputations d'aveuglement et de mauvaise foi » : il sait trop ce que « l'expérience religieuse », comme nous dirions aujourd'hui, a d’incommunicable (78). De là vient, il le comprend, le malentendu fatal qui sépare l'incrédule et le croyant, et leur donne 14

tentation des vains reproches.

Cet « esprit de modération », qu’il devait retrouver chez Wiseman, Renan le nota parmi les « pensées dominantes » qui survéeurent à sa lecture. A ses yeux, c'était un caractère de l’éclectisme, dont Cavour, malgré certaines réserves, était pénétré.

C'est qu'en effet, si les études concomitantes du séminariste avaient mis en relief le côté proprement religieux des Fragments, ce n'était pas au détriment de la philosophie. En celle-ci, au contraire, on était en droit d'espérer plus que jamais, par la considération de l'usage exemplaire qu'en faisait un chrétien si éclairé. L'éclectisme lui-même, tel qu'il respirait dans ces premières pages « sur la marche. des sciences philosophiques », ne ressemblait guère à l'image étriquée et suspecte que la Philosophie de Bayeux en avait présentée. Des mains catholiques l'avaient rectifié et comme filtré, sans que cette opération l'eût dépouillé de ses qualités authentiques.

(76) Cavour cherchait cette solution dans une théorie du démérite. Il en distinguait deux sortes, le négatif et le positif. L'un et l’autre excluent la récompense, mais le second seul appelle la peine.

(77) Cf. infra 201-202.

(78) Cf. dans une lettre contemporaine de Renan à Le Gall : « Pour le comprendre parfaitement, il faut l'avoir ressenti » (R. d’Ys, op. laud., 179).

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