‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 74 sur 369 · IDÉES ET CONNAISSANCES DE G. DE CAVOUR · texte numérisé non relu

IDÉES ET CONNAISSANCES DE G. DE CAVOUR

Renan pouvait done y goûter sans remords. Il ne s’en priva pas. 11 suivit à travers les systèmes le « développement de la vérité et de l'erreur », et cette vue ne devait jamais s’effacer. Il apprit aussi à lire, sous lhistoire de la philosophie, une philosophie de la civilisation et de Phistoire. Pour l’auteur des Fragments, ce sont les idées qui mènent les hommes. Les plus fortes se traduisent matériellement dans les « faits généraux et politiques » qui en sont « l'expression grossière », Cette conceplion, que Cavour tient plutôt de Cousin que de Hegel, n'est pas sans lui dicter certaines formules absolues (79). Mais son commentaire chrétien les met à l'abri de la critique.

Le futur écrivain de l'Avenir de la Science les fit siennes en toute tranquillité. En tira-t-il dès.lors cette conséquence, que le philosophe seul peut agir vraiment sur l'humanité ? Vit-il quelle plénitude de sens en résultait pour le mot de Bacon: « savoir c'est pouvoir » ? Les Notes, en tout cas, comprennent ce « principe », dont Renan devait un jour exalter la valeur (80), et elles attestent qu'il profita de l’occasion pour se documenter sur d’autres philosophes modemnes.

Non qu’en pareille matière, Cavour fût très solide. Ce disciple de Rosmini était resté un amateur. Il parle, on le sent, de ce qu’il a lu: soit que le hasard le guide, ou un intérêt d'actualité. Il va de Locke à Laplace, puis à Bentham et à l'Ecole écossaise, comme si ses idées sur la succession des systèmes ne lui imposaient pas plus de rigueur.

Il ne prétend pas davantage à l'exactitude de l'information. Passe encore que, comme plusieurs de ses contemporains , il fasse de Descartes un « philosophe breton ». Mais il souffre d’une lacune grave : il ignore l'allemand. Il s'est donc contenté de méditer sur une traduelion latine de Kant, et quant aux post-kantiens, il les connaît à travers des « relations incomplètes ». Aucune n'a pu lui livrer le secret de Hegel, dont il avoue « ne point comprendre le système ». Du reste, il s’estime suffisamment renseigné : ce qui est venu jusqu'à lui ne peut qu'être vrai, l'erreur ayant dû être étouffée en route.

Quoi que Renan ait pensé de cet optimisme, il n'était pas en mesure d’apercevoir les défauts de son guide. Au contraire, il paraît s'être grandement. félicité des lumières qu'il en recevait sur la philosophie de Kant. Il s’attarda plus encore à l'étude de ce Rosmini, pour qui Cavour avait une prédilection si visible, et que les attaques de Gioberti re. commandaient alors à l'attention publique.

Le paragraphe que le séminariste consacra au système du maître de Cavour laisse voir le léger désarroi que lui causaient ces abstractions nébuleuses. Il déclare lui-même la théorie des verbes intellectuels « fort obseure ». L'a-t-il comprise? Il n'oserait l’affirmer : l’auteur, écrit-il, « appelle, je crois, ainsi l'acte par lequel nous affirmons les existences ». Et il termine une brève analyse « du subjectif

(79) Cf. par exemple l’épigraphe du livre, transcrite par Renan : « Tout sort de la pensée », etc.

(80) « C’est le plus beau mot qu'on ait dit » (Dial. phil, 112).

et de l'objectif » sur ces mots: « Caetera latent ». L'essentiel de l’ontologisme s'est pourtant imprimé assez nettement en lui pour qu ’il se

souvienne encore, en 1846, de cette « réduction de toutes les idées :

pures à l'idée de l'être » (81). Et ces spéculations”lui permirent de réfléchir derechef sur deux sujets qui. le préoccupaient DESNE Pur l'origine des idées, et les procédés d’abstraction. Fi

Il y portait un esprit formé à une autre école : dans la fréquentation de ces Ecossais auxquels ‘le judicieux auteur des Fragments fait une place honorable. Ce qu'il en dit n'était pas une révélation pour Renan. De lui-même, celui-ci à su apprétier cette méthode dont Cavour signale les mérites. Grâce à elle, «les découvertes ultérieures de la science peuvent fournir des lumières nouvelles sur les questions qu'[ils ont] traitées. ». El cet acquis n'est pas menacé par les améliorations qu'il rend possibles : « Que la métaphysique fasse des progrès. cela ne changera rien à la vérité des remarques de l'Ecolé écossaise. Comme elle n’a rien affirmé que ce qu'elle voyait clairement, un progrès de la science dans la scabreuse question des origines des opinions et des croyances humaines, n'est pas susceptible d'ébranler l'édifice de ses doctrines » (82).

Des fondations solides, un chantier toujours ouvert : cette perspective

n'était pas moins propre à rassurer le jeune travailleur qu’à l'encourager.

. . . . < 0 . ; . ) , Ainsi fut-il affermi contre lé coup inattendu que ses convictions

allaient recevoir. Sur ces entrefaites, en- effet, il rencontra un philosophe français, par qui les indications de Cavour devaient être moins complétées que contredites. Ge ne fut ni Cousin, ni ce troublant Jouffroy sur lequel les Fragments lui avaient appris plus d'un détail: Félix Ravaisson était d'une autre lignée.

. En 1840, Peisse avait ajouté à sa traduction de Stewart celle des Fragments de Philosophie d'Hamilton, professeur de logique et de métaphysique à l'Université d'Edimbourg. Ravaisson, alors âgé de vingtsept ans, prit texte de cette publication pour écrire une étude qui parut dans la Revue des Deux-Mondes du 1° novembre 1840, puis en tirage à

part. C'est, semble-t-il, cet opuscule, intitulé Philosophie contemporaine,

que Renan eut en sa possession (83).

Sous couleur d'un compte-rendu, l'auteur y exprime es pro.

pres tendances : à son idée, la philosophie doit être la science des prin-

cipes, supérieure aux autres sciences. Aussi n'a-f-il d'estime ni pour l'Ecole écossaise, ni pour ses adaptateurs français. La première. Surtout lui est antipathique. Elle a, prétend-il, été exclusive sous son apparence d’impartialité. S'il sait quelque gré à Hamilton, qui s'en ins-

(81) Il la déclare alors « vérifiée » par un passage du philosophe Ad. Garnier (Cah de Jeun., 178).

(82) Cf. Trav. de Jeun., 87 sq. ; G. do Cavour, Fragm. phil., 21 110, 117, 122, 137-138, 269, 271, 303, 328. 329. DA QD ne A D

A Er des D. Mondes, t. XLVI, 296-427. Nous citons d'après le tirage à part,

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