‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 75 sur 369 · UN ARTICLE DE:F. RAVAISSON · texte numérisé non relu

UN ARTICLE DE:F. RAVAISSON

tituait le défenseur, c'est de ne lui avoir pas été parfaitement fidèle. Au reste, il la déclare agonisante.

“Le discrédit où il la tient ne l'empêche pas d'en retracer la genèse assez objectivement. Le nom de Bacon domine cet historique : voilà, en effet, l'ancêtre qu'on reconnaît, qu'on revendique des deux côtés de la Manche. Et non sans raison : la méthode que les Ecossais et leurs disciples ont appliquée à la conscience, c'est bien celle que Bacon préconisait pour la physique. Observer, induire, et par là découvrir les lois des faits, voilà désormais le devoir du philosophe, Nous sommes portés, il est vrai, à supposer « à tous les phénomènes, des êtres qui en sont les principes, des causes et des substances ». Mais c'est Jà l'effet de certaines idées innées, respectables en tant que faits, mais sans autre portée. Notre incapacité d'atteindre les substances et les causes n'en reste pas moins irrémédiable.

Cette thèse extrême (celle de Stewart) ne saurait être adoptée qu'en dépouillant la philosophie de ce qui fait sa raison d’être. Aussi les Français n’en ont-ils pas voulu. « L'imagination grande » de « M. Cousin », notamment, ne pouvait s’en contenter. Elle crut se satisfaire en se tournant vers les spéculations de Fichte et de Schelling, qui ne prétendaient à rien moins qu'à saisir « au-delà des phénomènes, non Seulement les êtres, les choses en elles-mêmes, mais le principe absolu de toute existence ». Noble ambition ! M. Cousin rêva de la réaliser avec la méthode écossaise.

: C'était une entreprise doublement contradictoire. La conscience est nécessairement soumise à la loi de la relativité : comment y découvrir ce qui ne peut être connu qu'en s’affranchissant de cette loi ? Le philosophe français a dû voir aussi, en dépit des changements qu'il à récem- ‘ment apportés à sa terminologie, que son nouveau but l’éloignait forcément des Ecossais. Ceux-ci, en effet, pensent appréhender non le quid des êtres, mais le quod; pour eux, l'existence seule, et non la nature, peut être conclue de l'induction.

* Mais: l'induction n'est pas cette méthode souveraine qu’on s’est

imäginée; elle n'a pas donné à M. Cousin les résultats qu'il en espérait. "Qui sait. même si elle est susceptible d'établir l'existence des êtres ? ‘Lorsqu'un philosophe réduit ses prétentions à celles des Ecossais en adoptant tous leurs principes, qui sait si l’on n’est pas autorisé à lui dire : « Votre demande est encore excessive et dépasse le droit» ? . .Ce n’est donc pas ainsi qu’on justifiera jamais les principes nécessaires de la raison. Mais alors, comment ? Ravaisson, se démasquant peu à peu, faisait intervenir Kant et ses idées sur le temps, l’espace, etc. Se ralliait-il donc au criticisme ? Non, Pour intéressante que fût cette tentative, la cause et la substance n’en demeuraient pas moins, après comme avant, hors de prise.

La première ne sera atteinte que si, revenant à notre tradition ‘nationale, nous refaisons pour notre compte l'opération par laquelle Condillac et D. de Tracy se replièrent de la sensation extérieure au senliment du mouvement, puis à la faculté de vouloir. Encore est-ce insuffi-

156 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES sant, cette théorie n'ayant pas réussi à se dégager du sensualisme. Il fallut que Maine de Biran lui donnât sa forme propre, en montrant dans la conscience de F «activité motrice » la « connaissance immédiate d'une cause. d'une cause liée en un fait indivisible avec son effet ». En définitive, la cause n’est autre chose que le noi se « manifestant clans un signe extérieur, en contraste avec le non-moi où il l’imprime ».

On voit toute l'importance de ce résultat. L'abîme était creusé entre les sciences du monde extérieur, qui n'atteignent que des phénomènes, et l'expérience interne, qui saisit une cause. C’en était fait de l'Ecosse et de sa « phénoménologie abstraite », comme Ravaisson demandait la permission de l'appeler. Quant aux disciples français, s'ils n'étaient pas en aussi mauvaise posture, c'est que la philosophie nouvelle ne les avait pas trouvés absolument rebelles. Toutefois ils n'y avaient adhéré que très insuffisamment. Celui qui s'était montré le plus ouvert à cet égard était Jouffroy : il sut reconnaître que « l'âme se sent comme cause dans chacun de ses actes, comme sujet dans chacune de ses modifications » (84).

Reste à examiner si elle se sent comme substance. Maine de Biran n'avait pas osé se prononcer : Si « nous nous savons nous-mêmes », C'est seulement à titre de «libre activité» ; tandis que la substance est « le sujet passif des modifications ». Mais Ravaisson n'accepte pas cette défaite. L'acte volontaire, affirme-t-il, recèle ce que vous cherchez. Si sa maturité ne vous l'a pas livré, demandez-le à sa naissance; au mobile, au désir, à ce nisus dont parle Leibnitz. Encore ne touchezvous pas là tout à fait le fond de la conscience. Pour y atteindre, il faut vous «pressentir » dans l'objet de votre désir: l'Amour est la «véritable substance » de l'âme. :

Sur cette trouvaille, le jeune philosophe peut s'arrêter. Il a ruiné l’école écossaise, montré librement les faiblesses du cousinisme, et conclu en se rangeant à un biranisme complété. Il a, surtout, indiqué la direction à suivre. Quoi que l'on pense, en effet, du détail de ses idées, l'essentiel à ses yeux est qu'on se détourne de «l'idole da la matière inerte» pour se ressouvenir des puissances spirituelles : « N'est-il pas temps que l'esprit renonce enfin à se chercher hors de lui, dans son œuvre, et reconnaisse en lui le principe universel, la substance, l'essence, comme la cause première de {outes choses ? »

Ce beau mouvement n'emporta pas Renan, dont les Notes ne contiennent aucun éloge de Ravaisson (85). Pourtant, il ne pouvait méconnaître la densité de cette étude, et il la transerivit partiellement. Autant qu'on en juge par son manuscrit, peut-être incomplet, il n'ajouta

qu'une seule remarque. Voici à quelle occasion. Ravaisson venait d'exposer la théorie de Kant sur les idées de cause et de substance qui ne

(84) Voir son Mémoire sur la légitimité de la distinction de la psychologie et de la physiologie ; el nos Deux Etudes sur Jouffroy et son temps, 12-13.

. (85) Co nom ne lui dit rien. Il ne désigne Ravaisson qu'une fois, et par ces mots : « L'auteur de cet article ».

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