‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 76 sur 369 · LE DISCIPLE DES ÉCOSSAIS · texte numérisé non relu

LE DISCIPLE DES ÉCOSSAIS

sont, d'après lui, que des «réalisations symboliques des conditions de l'intelligence humaine ». « Quand donc nous affirmons que tout phénomène à une cause, et se passe en une substance, nous ne faisons qu'énoncer les règles indispensables à notre esprit pour se représenter un phénomène quelconque ». Bien que Renan adhérât tout à fait au fond (86), celte façon d'exprimer la relativité de nos idées lui déplut. « Qui ne voit », écrivit-il incontinent, « que ce n'est là que reculer la question, et qu'il faut toujours revenir en définitive à la constitution de l'esprit humain ? Pourquoi done ne pas le faire immédiatement comme les Ecossais, et sans prendre tous ces détours hypothétiques ? »

Ainsi le séminariste ne renonçait facilement ni à ses opinions, ni à ses svmpathies. Tenacement attaché à certaines notions sûres, il laisse passer ce courant d’abstractions. Ravaisson présente quelque part le matérialisme comme le produit français de la philosophie anglaise : si cette vue ne se vérifie pas chez Renan, en tout cas ses tendances ne sont guère d'un spiritualiste. Sa défiance à l'égard de la métaphysique est aussi très sensible. Que nos idées, par exemple, soient nécessairerent humaines, peut-être cela n'implique-t-il pas qu'aucun objet transcendant n’y corresponde. Ravaisson touchait à ce point à propos de Kant. Mais ce qu'il en dit ne se retrouve pas dans la copie du séminariste : à quoi bon prendre parti sur des questions qui nous dépassent ? Et puisque, au contraire, l'induction s'avère utile, ce n’est pas une critique spéculative qui détournera de l’employer.

Conclurons-nous que la Philosophie Contemporaine n'eut aucune action sur Renan ? Ce serait une erreur. Mais son influence fut «à retardement » et d'un genre assez spécial (87). Certaines idées ont-elles, dès ce premier contact, commencé à pousser de lentes racines dans l'esprit du séminariste ? On ne saurait le dire. Rien, en tout cas, n’en transparaît alors. L'effet auquel avait surtout visé l’auteur de l’opuscule ne semble même pas s'être produit : soit que Renan n'ait connu qu'un peu plus tard cette diatribe, soit qu'il y ait bien résisté, l'Ecole écossaise n'est, à la fin de 1843, nullement déchue de l'estime où il

la tenait.

Toutes sortes de remarques ne laissent aucun doute sur son sentiment. En voici une où il félicite les Ecossais de leurs exemples, qui ont «toujours de l'utilité et du sens ». Une autre met en valeur un «important résultat» de leur analyse, et elle en souligne le «parfait accord » avec une pensée « excellente ». Cavour ayant déclaré, on s'en souvient, que la solidité de leurs observations n'a rien à craindre de l'avenir, Renan trouve cette opinion si vraie qu'il l’'exprime pour son

(86) Voir, en effel, Trav. de Jeun., 92. :

(87) Cf. infra, Appendice F, n° I. — Cf. vol. 11.481, f°° 662-663, 663-666; K. Ravaisson. Phil. cont., 6, 10-12, 16, 18, 20, 25-27, 32-36.

æompte dans son étude sur les scrupules. Il se la rappellera même au Concours d'Agrégation de 1848, en rédigeant sa Dissertation (88).

Que son jugement soit si favorable, on ne saurait en être surpris : ceux qu'il loue ainsi sont ses maîtres en philosophie morale. Certains mots de son vocabulaire courant («institution », « facultés », « principes » (89)) suffiraient à en avertir. Et le fond répond à la forme. Aux yeux de Renan, l'exercice de nos facultés est légitime dans la pratique ; | « assentiment naturel » qui l'accompagne a sa valeur. C’est aussi d'après les Ecossais qu'il se croit en droit de prendre pour point d'appui la nature humaine. En y « [posant le fondement] du devoir », Kant lui rappelle cette école. Et personnellement il donne la même base à la connaissance et à l'obligation.

Ces idées s’autorisent du caractère général de la création : on y aperçoit un « dessein bienveillant de l'instituteur », qui se reflète en particulier dans l'agencement de notre esprit. Tous nos principes sont sociaux. Là où l’action des principes naturels ne serait pas délerminante, des principes auxiliaires viennent à son secours. Tous, selon les Ecossais, sont justes : du moins ils tendent au bien, quoiqu'ils soient parfois détournés au mal.

Puisse cette explication de certains désordres n'être pas mise en échec ! L’optimisme correspond à la nature profonde de Renan. Il ne songe même plus, comme à Issy, à l'adapter au dogme de la chute, en bornant sa pleine application à l'état d'innocence. Et cependant, il n'est pas complètement «rasséréné ». Des réflexions amères l’assaïllent, sur lesquelles l'influence écossaise ne peut rien. Serait-elle done moins propice au christianisme que M. Manier ne le prétendait (90) ? En tout cas, elle n’y est pas contraire. L’'Ecosse surestime si peu la science humaine que « la plupart de [ses] réponses, si on les presse, se réduisent à-avouer notre ignorance ». Quoi de plus conforme à l’agnosticisme chrétien, fondé lui-même en droit sur l'existence des mystères?

Cette apologétique, on en conviendra, n'est ni très directe ni très forte. La religion de Renan a bien peu puisé à la source écossaise, et ce qu'il y à de plus orthodoxe en elle, la théorie de la grâce, n’en découle aucunement. La prédilection du séminariste pour cette école a d’autres motifs. S'il lui sait tant de gré, c'est de satisfaire ses curiosités, ses aptitudes profanes. Quelque limité que soit le champ ouvert à nos recherches, il aime y travailler, et justement elle lui a mis en main un outil qui rend très vite. Au milieu de la sécheresse théologique, il peut espérer une récolte abondante,

Il adopte donc l'induction baconienne, comme l'instrument «de toute perfectibilité ». Avec son aide, il procède à des «recherches expérimentales » (91), au terme desquelles il espère « prouver des lois ».

(88) Cf. supra 154 ; Journ. de psych. norm. et path., 15 avril 1923, p. 296.

(89) Cf. Travaux de Jeun., 43, 45, 82 ; 39, 44, 47, 50, 80 ; 33, 75, 78, 90, etc., etc. (90) Cf. Souv. d’Enf. et de Jeun., 216.

(91) Cf. supra 33.

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