‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 77 sur 369 · UNE COLLABORATION ÉCLAIRÉE · texte numérisé non relu

UNE COLLABORATION ÉCLAIRÉE

Lois psychologiques surtout : comme les Ecossais, il prend pour objet moins la nature physique que l'esprit, seule réalité qui lui soit immédiatement accessible. Et les «lumières nouvelles» que Cavour a promises ne manqueront point de récompenser son effort

Où FPappliquer exactement ? Dans le cadre des recherches amorcées. par ces prédécesseurs, en suivant leurs directives, en tenant compte de leurs résultats. « Il n’y a personne », à dit l’un d'eux, « qui ne püût enrichir la théorie des songes. » Vite, répondons à cet appel: consignons soigneusement tous les accidents de notre sommeil. Nous avons en tête l’'énumération écossaise des principes: elle n'est pas sans lacunes. Eh bien ! tâchons d'y remédier : voici un nouveau « désir » que nous pouvons ajouter à la liste, et rapporter, aussi bien que les autres, à l'intention bienveillante du Créateur; voici le « principe de pudeur », celui de « philanthropie ». Ainsi s'étend à vue d'œil la «connaissance d'analyse ». Comment n’y pas convier d’autres observateurs ? Ce que nous faisons, pourquoi d’autres ne l’essaieraient-ils pas > Que chacun: donc se mette en devoir de «classer ses principes » ! De cette façon, une vie étroite, des occupations mesquines, ne sont pas un obstacle à chercher, à découvrir. Un obscur séminariste peut collaborer à la philosophie de l’esprit humain. Quelle gratitude ne méritent pas des guides si sages et pourtant, qui l’eût cru ? si entraînants !

Aussi Renan ne s’en écarte-t-il guère. Il se garde d’aceuser les désaccords qui viennent à se produire. Sans doute n'est-il pas réconcilié avec le prosaïque égoïsme d’un Ecossais, qu'il a dénoncé à Issy ; pourtant il n’en dit rien, lors même que Kant, en admettant que nous sacrifiions notre bonheur, lui offre une plus haute doctrine. En somme, il n’a pris sur lui de formuler qu’une seule réserve de principe : encore: y met-il beaucoup de modération. Les Ecossais, écrit-il, ont «un peu» le défaut d’avoir sacrifié une tradition nécessaire, en rompant net avec le passé philosophique. Faut-il voir dans cette demi-critique le premier signe qu'un nouvel àstre, l'éclectisme, se lève à l'horizon de sa pensée * Peut-être. Mais il n’efface point l'Ecosse, il en illustre plutôt certains aspects (92).

C'est, en effet, pour avoir lu Cavour, que Renan apprécia mieux D. Stewart. Non que le moraliste d'Edimbourg lui soit, jusque-là. demeuré inconnu. Bien au contraire, s’il est tout imprégné d'esprit écossais, il le doit surtout, sinon uniquement, aux Esquisses de Philosophie Morale (93). Il les a lues de très près peu de mois auparavant, et il en utilise à chaque instant les souvenirs encore frais (94). Peut-

(92) Cf. Trav. de Jeun., 28, 31, 58, 66, 69-70, 77, 80, 91, 95-96 ; Fr. Int., 275-276,

. (93) On réserve ici le point de savoir s’il a connu Th. Reid, comme semble l’indiquer une page des Souvenirs (p. 218). En tout cas, la mention de Reid dans Trav. de Jeun., 86, s'explique par la lecture de Stewart (Voir la note 8).

(94) Cf. ib., 64 et notes, 95-et n. 10, 57 et n. 75, 58 et n. 79, 70 et n. 11 et 12, 75 et n. 23, etc. ]

être tient-il aussi de là l’idée de la « combinaison de lois différentes » (95), et l'intérêt dont témoigne son Observation douzième pour la question du mérite el du démérite.

De ces Esquisses, Stewart avait repris et développé certaines parties dans un autre ouvrage en trois tomes (96), dont les deux premiers furent traduits par P. Prévost et J.-G. Farcy. C'est cette version française que Renan eut entre les mains, probablement dans une édition dépareillée, car ses Notes de lecture se réfèrent seulement, semble-t-il, aux tomes Il et IIT. C'en était assez pour que ces Eléments de la Phitosophie de l'Esprit humain prolongeassent l'effet des Æsquisses, dont Prévost avait d’ailleurs reproduit certains extraits au tome IL Le commerce de Stewart avait été trop fructueux au jeune philosophe pour qu'il ne s'engageâl pas de prime abord dans cette nouvelle lecture.

Il y trouvait une analyse, non plus de la faculté morale, mais de l'intelligence. Le tome II des Eléments contient notamment une étude sur l'association des idées, dont le psychologue écossais suivait les modes aussi bien dans le rêve que dans la veille. Renan s'y intéressa au plus haut point. Il réfléchit aussi à l'opinion de Burke sur le rôle des mots abstraits. Mais la théorie qui le frappa surtout fut celle d: la raison, au tome III. Elle lui fit saisir mieux que jamais le caractère formel et subjectif des premiers principes. Et le peu de cas que Stewart faisait du raisonnement déductif donna libre cours aux sentiments qu'il nourrissait lui-même contre la Scolastique.

Après cela, qu'un passage des Eléments lui ait paru exagéré, un autre superficiel où douteux, ces dissonances sont bien légères, à côté de la plénitude de certains accords. Ici c’est un morceau d'une « finesse admirable », où l’auteur écossais exprime la propre pensée du jeune hommé. Ailleurs une observation « extraordinairement remarquable » montre l'utilité des faux systèmes : ils font la route libre à l'esprit humain, qui n'aura plus à passer par leur erreur. Cette «première lueur d’éclectisme » émerveille Renan: qui donc accusait l'Ecosse d'être ingrate envers le passé ? Elle sail aussi, il le constate, se départir de sa circonspection extrême, s’il s'agit de croire à l'immortalité (97).

Ces enseignements, certes, ont leur importance. Est-ce à dire pourtant que le lecteur de Stewart n'eût pu se faire, selon son expression, un plus gros «bouquet intellectuel » ? Lorsqu'on feuillette, après lui, les Eléments, on trouve bien cursives ses Notes de lecture, surtout en comparaison de celles qu'il a inscrites aux marges de son volume des Esquisses. Eh quoi! ce tome III ne s'ouvre-t-il pas sur un éloge de la raison, cette faculté qui distingue le vrai du faux, et qui, lorsqu'on

(95) Cf. ib., 75 et Esq., p. 3 n° 7. Voir, il esl vrai, supra 138. . (96) T. 1, 1792 ; L. IL, 1814 ; t. III, 1827 (posthume). Sur ce dernier, cf. infra, Appendice F, n° II. à

(97)Voir, pour l'influence du t. II des Eléments, etc., Trav. de Jeun., 34 et n. 15, 42 et n. 35, 46 et n. 47, 53 et n. 64, 41 et n. 32; et pour celle du t. LIL, ib., 36 et n. 19, 43 et n. 37, 47 el n. 50, 62 et n. 87, 81-66.

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