LES LIVRES ET LA VIE
sait en user, assure le succès «dans la double poursuite de la science et du Ponheur» ? Le futur auteur de l'Origine du Langage n’a-t-il rien retenu de la Section où Stewart examine ce problème, et reproduit, d’après Condorcet, cette hypothèse de Turgot, que nos premières idées auraient été très générales ? En prenant, comme Newton, la défense des causes finales ; en combattant cette opinion que Bacon y a été absolument hostile, Stewart n’'a-t-il pas confirmé le finalisme de Renan ? Et si celui-ci, dans ses écrits de séminaire, a insisté sur la causalité initiale de Dieu, n'est-ce pas un peu pour avoir été mis en garde contre cette absurde « manière de parler, qui semble rapporter l'ordre de l'univers à des lois générales opérant comme efficientes » ? (98)
Ces conjectures, toutes vraisemblables qu'elles sont, n’ont pas l'autorité des indications manuscrites de Renan. Ces dernières suffisent pour que l’on puisse, en conelusion, caractériser l'influence que ses lectures ont généralement exercée sur son esprit. Il n’en a point reçu l’empreinte comme une cire molle. Grands moralistes chrétiens, auteurs plus proprement spirituels ou philosophiques, il en est peu avec qui il ne traite d'égal à égal. C'est que, bien souvent, il n’apprend pas, il retrouve et reconnaît. La leçon des livres correspond à celle de la-vie. Il est arrivé par lui-même aux conceptions qu'ils lui offrent. De là tant de notes significatives: « Tout à fait dans mes idées », « parfaitement mon avis », ete. A la lumière d'autrui, il inventorie ses richesses intérieures, sans qu'il en soit encombré non plus que des acquisitions nouvelles. Sa pensée était assez vigoureuse pour s'organiser en système; s’il n’a pas été jusque-là, c'est faute de loisir, et parce qu'il la sentait encore en période de transition. À son défaut, nous essaierons de fixer et d'ordonner les connaissances et les idées que l'analyse nous aura découvertes chez lui.
(98) Cf. Elém., IIT, 1, 5, 100-108, 279 et circa. — Ce tome contient une Préface due au traducteur Farcy, un élève de Cousin, et qui marque sur un point, selon Ravaisson, un retour au spiritualisme. I1 y est longuement question, non seulement des Ecossais, « école sans faste [et] non pas sans génie », mais de Kant, et d'une critique qu'en a faite Cousin (4b., pp. XL et circa, praes. p. XLVII et p. L).