‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 80 sur 369 · PHILOSOPHIES ET RELIGIONS · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIES ET RELIGIONS

vérité biblique. Mais justement, cette exception si familière à ses coreligionnaires, Renan oublie ordinairement de la faire. Parle-t-il du judaïsme et même du christianisme, il les compare plutôt qu’il ne les oppose aux autres confessions (3) ; le protestantisme, issu de « l'exclusivité en religion», ne vient sous sa plume que pour illustrer la loi de réaction chère à Cavour. Parle-t-il des religions, il omet de préciser et de distinguer. C’est ainsi qu'il approuve cette remarque, où s’exprime un symbolisme encore vague : «Les religions sont des théorèmes de psychologie ». Et la forme sous laquelle il énonce sa pensée n'est pas moins générale, lorsqu'il rapproche « les dogmes des religions » des « proverbes du vulgaire ».

Proposition importante que celle-ci, surtout dans son contexte ! Loin, en effet, de spécifier que les religions se prévalent d'une révélation, Renan paraît les considérer, au même titre que les philosophies, comme l'ouvrage de l'esprit humain. Seulement, celles-là procèdent de la foule, celles-ci de l'individu. L'agent collectif des premières, c’est l’ehumanité spontanée», qui les produit d'«instinct». A quelle époque ? Le séminariste paraît le dire ailleurs, lorsqu'il fait allusion à ces «temps primitifs », où le défaut de réflexion «attribuait tout à l'intervention d'agents surnaturels », Maïs il ne systéniatise pas encore. Il n'écrit pas expressément, comme Gérando, que «la philosophie de l'enfance du genre humain s’est presque toujours confondue avec les dogmes religieux » (4). Il esquisse à peine la théorie cousinienne des trois états, n’en posant à peu près que le premier terme. Mais peutêtre a-t-il les autres dans l'esprit ?

Quoi qu'il en soit, quelque portée qu'il ait pu donner dès lors # cette notion du spontané, les rapports que Renan établit entre philosophies et religions demeurent assez vagues, en comparaison de ses vues sur l’histoire des premières. Son christianisme a eu du moins cet effet, qu'il les a scindées en deux parts, selon qu'elles sont ou non antérieures ou étrangères à l’enseignement de Jésus (5).

DE

C'est surtout la sagesse antique qu'il trouvait appréciée dans ses livres du XVII: siècle. Cette influence, combinée avec d’autres qui n’allaient pas toutes dans le même sens, a donné lieu à un jugement très complexe.

D'un côté Renan se sent porté à ne dédaigner aucune spéculation. Les sceptiques n'ont-ils pas eu leur utilité ? Cavour ne les remercie-t-il pas d’avoir montré, par leurs vaines attaques, la solidité des fondements de la certitude ? De plus, et même en morale, l'esprit humain est arrivé,

(3) Voir Trav. de Jeun., 37 : « la religion chrétienne est la plus anthropomorphique des religions, et la religion juive..., la moins anthropomorphique ».

(4) Hist. comp. des syst. de phil., I, 61.

(5) Cf. Trav.. de Jeun., 89, 54, 59, 20, 37, 61.

dans le paganisme, à des idées qui lui font honneur. Si sévère qu'il soit aux stoïciens, Abbadie lui-même n'a pu se défendre en leur présénce d'un mouvement qui ressemblait à de l'admiration (6). De fait, une de leurs maximes offre une « excellente règle ». Elle n’est pas la seule que nous devions aux anciens : comment le lecteur de l'Art de se connaître ne leur aurait-il pas su gré, en particulier, du précepte : « Connais-toi toi-même»? Morale seulement théorique, dira-t-on. Pas du tout: sacrifier ses biens afin d'étudier la sagesse, pourquoi ce geste serait-il moins admiré chez un paien que chez un saint ?

Seulement, «l'ancienne philosophie» a contre elle sa téméraire ambition d’'«expliquer l'inexplicable». En un jour de prompte décision, Renan la condamna toute sur ce travers. D’autres fois, il étendait jusqu'à ces premiers « ergoteurs » le sentiment qu'il nourrissait contre la Scolastique. Leur ésotérisme perdait aussi dans son esprit, à entrer ‘en comparaison avec la sollicitude du Christ pour les simples. Quant à la morale païenne, qui n’oublierait ses qualités en constatant ses lacunes ? Elle n'a connu ni la loi de repentance, ni (défaut plus grave) la charité. Faute d'Intermédiaire, les hommes n'ont pas pu aimer Dieu, et ils n'y songeaient pas.

Ces reproches que l'admirateur de Pascal adresse à la sagesse antique restent, malgré tout, bien en-deçà de la dureté parfois brutale des moralistes chrétiens. Il ne suit pas davantage l'auteur des Eléments quand celui-ci, pour des raisons bien différentes, malmène Aristote. Au contraire, on l’aperçoit à certains signes, il penche à ménager le maître d'Alexandre, qui jouissait, vers 1840, d’un retour de faveur, et pour qui J. de Maistre avait, professé une grande estime. Chaque fois que l'Ecos- Sais apporte un tempérament à sa critique, Renan le renforce. Et déjà il est assez éclectique pour se persuader que la’logique d'Aristote n'a pas été dénuée de toute qualité.

C'est, semble-t-il, dans le même esprit d'impartialité, mais sous un angle plus personnel, qu'il traite maintenant la question connexe de la Scolastique. Il veut bien envisager sous cette appellation les Ecoles du Moyen-Age. Le goût de son temps pour toutes les formes de la vie médiévale ne laisse pas de combattre les idées acrimonieuses qu'il a développées en écrivant à Henriette (7). L'optimisme cavourien lui fait concevoir qu'on peut être injuste, même envers cet objet, si on ne le regarde en historien. Quel « édifice immense », aussi original qu'utile ! Vit-on jamais « phénomène [plus curieux] » que « ces raisonneurs occupés à dépecer les Pères » ? Or, ce qui s'aiguisait alors par tant d'exercices, ce n'était rien de moins que « l'esprit rationnel et scientifique des modernes ».

Gette soudaine complaisance pour la Scolastique eût rencontré l'approbation de Cousin, dont l'édition d'Abélard visait «à réhabiliter cette grande époque de l'histoire de la philosophie » : « tout ecclésias-

(6) Ci. supra 145.

(7) Cf. supra 28.

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