LES MÉFAITS DE LA SCOLASTIQUE
tique », avait déclaré le chef de l'éclectisme, « devrait [l’Jétudier et [la] posséder à fond» (8). Renan n'alla pas si loin. On ne peut certifier, malgré une phrase des Principes de Conduite, qu’il ait connu l’œuvre d'Abélard (9). Le nom représentatif, pour lui, n’est pas encore Dante, mais celui du théologien dont Dante s'est inspiré: ce Saint Thomas qu'Ozanam, après G. Pach, venait d'étudier sous ce jour, et dont la restauration de son ordre en France favorisait le prestige déjà grand. A vrai dire, Saint-Sulpice paraît n'en avoir pas été fort touché. M. Mollevault n'aurait pas, à ce qu'il semble, approuvé Rohrbacher de préférer à toutes l'autorité de la Somme touchant la question de la grâce et de la nature (10). On ne voit pas non plus que Renan ait émis un jugement bien personnel sur « l’Ange de l’école », quand ses maîtres ou Cavour le lui citaient.
Il était plus loquace. dès que le cours des âges l'amenait aux philosophes modernes. Non qu'il en eût fini avec la Scolastique. Celle-ci, en effet, s'est survécu ; en plein règne de la science, elle perpétue des théories et des procédés qui en sont la négation. C'est ia pseudoscolastique des Cahiers de Cours, celle avec qui le séminariste, en dépit d’une ou deux concessions, songeait moins que jamais à se réconcilier. Son attitude rappelle celle d'un romantique éclairé visà-vis du elassicisme : il ne reprochait pas à la Scolastique d'avoir été, mais de vouloir toujours être.
Prétention néfaste à l'humanité. Renan imputait à cette formation désuète les défauts les plus choquänts de ceux qui l'ont subie. Théologiens, «apologistes» et «écrivains ecclésiastiques», tous se sont montrés aussi âpres dans la dispute, où ils « poussaient sans jamais reculer », qu'indifférents à la vérité et incapables de tolérance. Ces traits se peignaient si vivement à l'esprit du jeune homme qu'il s’en souvint, plus de cinq ans après, pour narrer un «épisode de l'histoire de la théologie» (11). Mais alors sa verve comique s'en égayait. En 1843-1844, son courroux se réprime à peine. Toutefois, s’il anime le ton, il ne va pas jusqu'à mettre en cause ceux qu'il à en vue. Le seul que Renan se risque à attaquer nommément est un théologien du XVIII siècle, Muzzarelli, dont M. Icard avait parlé dans son Cours sur les Péchés, mais en des fermes qui n’expliquent pas cette sortie (12;.
A quelque lecture qu'on la doive, elle ne saurait donner le change. Le séminariste songe encore à d’autres personnages dont il se défenü
(8) Gi. Barthélemy-Saint-Hilaire, V. Cousin, elc., IT, 464.
(9) 11 s'agirait du Connais-loi toi-même, qu'il aurait eu dans l'esprit, quand il à marqué l'intérêt que « tous les âges » ont pris à cette maxime (F. 1., 275).
(10) Cf. Un. cath., 1838, t. VI, 324. — S'il osait seulement dire qu'on « prêtait » à ce grand Docteur des opinions lrop dures sur la grâce, le lecteur du Cours d Ecriture Sainto ne recommandait pas précisément à ses élèves l’enseignement de Saint Thomas à ca sujel.
(11) Les Congrégations de Auvxiliis, Tab. de penser, janv. 1849.
(12) 11 l'avait seulement représenté comme « attaché au Concile de Trente et écrivant sous les yeux du Saint-Siège ». Cf. infra 305 et n. 87, et Trav. de Jeun., 84 et n. 5.
d'«attaquer le mérite», sans même prendre sur lui de confier au papier leurs noms respectés. Qui peut-il viser cependant, sinon les grands scolastiques du « siècle de Louis XIV », et plus précisément ce Bossuef dont, à cete date, il lit peut-être la Vie (13) ? Ses merveilleuses qualités, en effet, n'empêchent pas que l'adversaire du pasteur Claude n'ait été un lutteur de cabinet, occupé seulement de presser, d’accabler qui lui résiste, et soutenu par une conviction si entière qu'elle défiait les hasards de la dispute, et, si l'on ose le dire, la vérité même.
Heureusement, à l’oprosé de ces hommes partiaux, la vénération de Renan pouvait placer les sincères philalèthes du même temps, un Descartes, un Malebranche: ceux-là ont honni la Scolastique, qui n'est donc pas indispensable à la foi. Quelques fortes préventions qu'il y eût alors, chez bon nombre de catholiques, contre le premier de ces penseurs, Renan ne les partageait sans doute pas. Cavour montrait en Descartes un croyant malavisé, mais sincère. Et ce n'est pas le seul aspect de cette philosophie qu'il ait recommandé à l'attention de son lecteur. -
Où que ce dernier ait remarqué une particularité de la langue de Descartes (14), ce sont bien les Fragments qui l'ont induit à dire son avis sur le Cogito ergo sum. On s'était demandé si cette formule représente un raisonnement : Renan paraît connaître cette controverse, lorsqu'il écrit : « Les Cartésiens n'ont jamais dénoué la chose bien précisément ». Pour lui, il se refuse à y voir un syllogisme : opinion qui n'avait rien d'original, Cousin l'ayant longuement soutenue.
Eh quoi! toujours. ce nom ? C'est la gloire du chef de l’éclectisme de se profiler, vers 1840, au bout des principales avenues du domaine philosophique. Renan l'y rencontrait, et, comme lui, il demandait à la pensée étrangère ce que la philosophie française, après le XVII° siècle, ne pouvait plus lui fournir.
Les deux pôles de Cousin ont été l'Ecosse et l'Allemagne. De même, le jeune élève de Saint-Sulpice approfondit Stewart et connaît Hamilton. Les Eléments et les Fragments lui parlent de Reid et de Beattie, et le Second ouvrage, de lord Kames : tous noms que le candidat à l'Agrégation, en 1848, n'aura pas oubliés (15). Quant à l'influence germanique, la plupart des critiques lui ont donné tant d'importance, pour expliquer l'évolution de Renan, qu'on doit ici faire le point.
A la fin de 1843, le frère d'Henriette n’est encore en état de rien lire dans l'original. Le peu qu'il a tâté de l'allemand à Issy (16) ne lui sert guère qu’à comprendre moins mal les quelques exemples que M. Le Hir emprunte à cette langue. Si, dans les mois qui suivent, ne supposent jamais que des connaissances rudimentaires (147). Il ne il la prend pour terme de certaines comparaisons, ces rapprochements
(13) Cf. infra 362 sa.
(14) L'emploi du mot « pensée » pour désigner la perception.
(15) Journ. de psych., etc., 291 et n. 1.
CNE pour les détails, L. Int., 154-155, et H. Tronchon, Ernest Renan et l’étranger, :
(17) Cf. supra 119 et infra 427 n. 82.