‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 82 sur 369 · KANT · texte numérisé non relu

KANT

se remettra qu'en 1844-1845 à l'étude de l'allemand, mais cette fois sérieusement. En attendant, force lui est d'en croire un intermédiaire sur tout livre original ou traduction, écrit dans une autre langue que le français ou le latin.

En fait, ce qu'il sait de l'Allemagne, il le doit, pour les philologues, à M. Le Hir et à M. Mollevault, et pour les philosophes, à Cavour, à Ravaisson, peut-être à Farcy. De ces deux sortes d'initiation, l& plus nouvelle sera, Renan le sent confusément, la plus féconde. « Ici encore», écrit-il à Henriette, «la palme aux Allemands » : leur science, que sa sœur ignore, est digne de leur pensée qu’elle admire. A laquelle songe-t-il, lorsqu'il parle en chaïre des «savants d’Allemagne » ? Ces mots conviendraient mieux ‘à la première, mais le contexte évoque plutot l'idée des philosophes, et par les termes de « raison pure », celle ‘surtout de Kant. La lettre du 27 novembre décèlerait la même influence : les expressions de « catégoriser » et de « soumettre à la forme de l’entendement », semblent s'y appeler l’une l’autre (18).

C'est qu'en effet, le séminariste entre alors plus avant dans le kantisme. Certes, le flambeau de Cavour, ontologiste et catholique, n'a pas été sans défigurer les contours de ce système; mais enfin il l’a éclairé. Comment résoudre les antinomies «par l'idée de l'Etre», si on ne les. a pas expliquées ? Comment, sans approfondir la troisième, plaider pour la grâce en montrant dans la liberté un événement sans cause ? Problèmes, il est vrai, auxquels Renan ne paraît pas s'être fort attaché. Peut-être pensait-il déjà ce que l'Euthyphron des Dialogues devait en dire un jour : ce sont des « gouffres de l'esprit humain », devant lesquels il faut s'arrêter. x

Le dernier mot de la philosophie serait-il done cet avéyen srivar ? Non : Kant a fait un « quatrième pas », il a recouru à la « raison pratique »,éet horizon a changé. Si la « loi du devoir » ne trouvait pas un adepte en Cavour, son abstraction la privant de tout « empire réel Sur la volonté », le séminariste put en juger autrement. I] dut, en tout cas, réfléchir à cette « foi morale » qui servait, chez Kant, d'« antécédent logique [à] la croyance [en] un Dieu rémunérateur ». Le titre même de Religion rationnelle, que les Fragments révélèrent à Renan, répondait bien à son espoir de conciliation (19). Et le fait que Kant et ses successeurs se soient accordés à « reconnaître la nécessité de la foi », était encore plus propre à réconforter sa croyance.

Est-ce à dire que ce grand mouvement fût irréprochable aux yeux d'un chrétien ? Non certes. Kant lui-même, et surtout Fichte, prêtaient au « reproche de diviniser l’homme ». Mais cette tendance n’était pas de celles que l’adepte des Ecossais pût condamner bien sévèrement. Quant aux autres influences auxquelles Cavour lexposait, il ne laisse pas voir dans quelle mesure il les subit. Il ne dit rien de

(18) Sur d’autres emplois du vocabulaire kantien, cf. infra 194. (19) I1 doit s'agir de l’ouvrage de Kant que J. Trullard venait de traduire en 1841, sous le titre La religion dans les limites de la raison.

ce Jacobi, dont le Woldemar, grâce à Mme de Staël, s’imposera à son goût. Trente ans avant les Dialogues, médita-t-il sur cette idée de Hegel, que le monde n'est pas, mais qu'il devient ? Le seul de ces philosophes qui vécût encore, Schelling, lui expliqua-t-il comment l'absolu, qui ne peut se contredire, se manifeste dans l'identité des lois de la nature et-des lois de l'intelligence ? Ou Renan attendit-il l'année suivante, que le Cours de.1818 de Cousin lui rendît cetbe théorie à l’état diffus ?

Si l'on manque là-dessus de tout renseignement, ceux qu'on possède tendraient plutôt à faire croire que la pensée allemande, filtrée par Cavour, n’a guère troublé l'élève de Saint- Supice: Le système de Rosmini était plus inoffensif encore. Il ne reste done qu'à examiner l'effet produit sur Renan. par la «nouvelle philosophie française » (20).

L'éclectisme était, en 1843, dominant encore, mais depuis longtemps combattu et de plus en plus menacé, du moins comme philosophie officielle. Toutefois ses adversaires n'avaient pas tous échappé à son esprit. Cavour, notamment, en est pénétré. Il se pique de juger cette école avec la même ïmpartialité dont elle a donné l'exemple. Il lui sait gré des services rendus par elle à l'Histoire de la Philosophie. S'il n'y adhère pas, c'est par fidélité à ses propres croyances, qui lui dictent d'importantes réserves sur le mérite des éclectiques. Comme tant d'autres autour de lui, il leur reproche de n'être pas en possession d'une « doctrine vraie », préalablement à leurs excursions dans le passé.

Gette attitude de l’auteur italien ne dut pas déplaire à Renan. Lui aussi, il a subi l'influence de ces penseurs, qui se mefusent à «trancher les choses [trop] rondement ». Leur « modération », leur « vue froide », lui sont d'autant plus précieuses qu'elles rencontrent en lui des affinités profondes, et qu’elles contrastent avec la pétulance parfois injurieuse des défenseurs de la foi. Il fait siens leurs grands principes, tant sur la théorie de la connaissance que sur l'évolution des idées. Grâce à eux, il a compris l'intérêt et l'utilité des faux systèmes. Comme eux, il croit qu'il vaut mieux ne pas rompre en visière avec ceux qu'on se propose d'améliorer: cette opinion est « bien plus sage » que celle des Ecossais.

Une telle préférence montre assez l'estime de Renan pour l'éclecisme. Néanmoins il ne s'énonce guère à son sujet sans restriction. It ne dit pas qu'un de ses principes est vrai, mais seulement qu'il a « du vrai ». S'il conseille une bonne méthode au « sage éclectisme », c'est sans doute que la sagesse manque à certaine forme de cette coctrine. Laquelle? Celle justement que le christianisme ne rectifie pas: l'éclectisme authentique. Contre celui-ci, le séminariste éprouve d'assez fortes préventions, mais qui paraissent faibles en comparaison :les

(20) Ci. Trav. de Jeun., 2, 28, 7, 33, 22, 84 47, 83 - , En phil, 94, 100 sq., 123, Sn ‘33% : : F0 PLAN SR EPA) DORE ES

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