‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 83 sur 369 · VICTOR COUSIN · texte numérisé non relu

VICTOR COUSIN

attaques passionnées dont V. Cousin était alors l’objet. Les Fragments eux-mêmes ne mettent pas leur lecteur en état de se représenter le ton moyen des catholiques engagés dans cette campagne : Cavour appartenait à ces croyants relativement éclairés et courtois qui formaient la minorité, surtout parmi les membres du clergé. Encore, si des ecclésiastiques comme Maret ou de Valroger ménageaient le philosophe, cons -ce plus ou moins en considération de l’homme public.

Celui-ci ne demandait alors qu'à persuader tout le monde de sa « sagesse ». Il v aurait réussi peut-être, n'eût été son passé : les Leçons qu'il avait faites en Sorbonne sous la Restauration adhéraient à sa renommée comme une: tunique de Nessus. Bienveillants, ceux qui ny touchaïent que d’une main légère ! Cavour en était un. Il trouvait beaucoup à louer dans cet enseignement « remarquable », qui dénote chez son auteur de l’éloquence et un « esprit supérieur ». Tant que la foi n’était pas en jeu, il s’ingéniait même à prendre s& défense. Reprochait-on, par exemple, à Cousin d'avoir cru que « touf en philosophie a été dit », Cavour mettäit en doute que cette phrase eût été prononcée ; ou bien elle n'a pu l'être que dans « l’entrainement de l'inspiration ». Malheureusement, certains griefs étaient plus graves. Forcé de les articuler, le marquis piémontais ne nommait pas toujours l’inculpé: « Un. professeur », se bornait-il à gémir, « a été jusqu'à énoncer du haut d’une chaire destinée à un enseignement su— périeur »… quoi donc? « que Dieu était constitué par (rois grandes idées » (21). Aïlleurs, pourtant, il reprochait explicitement à Cousin, malgré ses « dénégations », d’avoir insinué dans sa théorie de la création des « germes de panthéisme », grâce à une « confusiom vraiment déplorable ». N’avait-il pas, en effet, assimilé l'acte créateur de Dieu à celui de l’homme qui produit de la force en mouvant son bras ? Autant dire que Dieu n’a pas créé de substance, que le: monde est la substance de Dieu.

Grosse accusation que celle-là ! Une polémique plus que décennale avait réussi à faire du panthéisme, aux yeux des catholiques, un monstre horrifiant. Renan n’en avait pas peur (22) : peut-être pourtant avait-il fini par en être impressionné. Quant au vrai, au beau et aw bien, s’il se gardait religieusement d'y voir une Trinité, il se familiarisait de plus en plus avec le laconisme expressif de ce programme idéaliste (23).

Non qu'il ait lu ce Cours de 1818, ni, semble-t-il, aucun autre ouvrage du même philosophe. S'il sait la place que ces trois idées tiennent dans la théorie cousinienne de la connaissance, ce doit être indirectement. Elles sont, comme celles du temps et de l’espace, des idées «absolues », produites par l’« abstraction immédiate », grâce à la faculté

(21) C’est, semble-t-il, une allusion au Cours de 1828 (cf. sa 6° Lecon et Maret, ÆEss. sur le Panthéisme, 10- 11), plutôt qu'à celui de 181$. (22)RCL Pr nt, 199;

(23) Cf. dans une lettre à Henriette du 16 avril 1844 : « Ce qui n’est ni beau, ni borm, ni vrai » (L. Int., 165) ; et déjà supra 52 et n. 101.

qu'a l'esprit de « concevoir l’absolu à propos du particulier ». Le séminariste ne paraît pas ignorer la façon dont Cousin a décrit cette opération; il lui donne raison, malgré Cavour, de n'avoir pas expliqué par elle la genèse des « idées universelles », qui procèdent de l'abstraction ordinaire. Il adopte ses vues sur la méthode de l'esprit humain en quête de la vérité. Bref, il reconnaît « bien des choses vraies » dans ses écrits, il lui décerne un « assez bien », et sa phrase, diraiton, tend à justifier cette note, en prévision d'un contradicteur.

Que son adhésion, toutefois, eût pu être et plus entière et plus chaleureuse, on en conviendra volontiers. Renan ne se sent pas de sympathie pour le chef de l’éclectisme. Non qu'il lui en veuille beaucoup des libertés que l’orateur de Sorbonne a prises envers le dogme. Mais ce penseur à succès personnifie pour lui des défauts qu'il a constatés dans son entourage, et qu'il est peu porté à excuser. Cousin n'a-t-1l pas sacrifié le vrai au beau, comme Duchesne, le professeur de rhétorique de Saint-Nicolas ? n'obéit-il pas encore à des mobiles profanes, à « des intérêts d'un moment », et pareil au séminariste Bellanger, ne vit-il pas «dans l'opinion » ? Pour lui dire son fait, Renan retrouve contre les « philosophes » sa verve d'Issy, à la Jean-Jacques, ou si l’on veut à la Leroux.

- Parmi eux, pourtant, un homme se détache, qui a payé de son bonheur le triste privilège d’avoir eu Cousin pour professeur, et de lavoir cru. Ainsi se présentait aux catholiques, après un scandale encore récent (24), Théodore Jouffroy. L'élève de Saint-Sulpice ne repousse point cette légende, largement accréditée autour de lui. Nou seulement. il ne doute pas que le défunt auteur des Nouveaux Mélanges n'ait été « horriblement malheureux », mais il note avec un ressentiment nouveau:contre Cousin, l'antithèse du disciple et du maitre : l’un a « vu une affaire personnelle », Ià où l'autre ne songeait qu'à « faire parler de [lui] ». Pour un peu, Renan eût inventé dès lors le mot de Sainte-Beuve : «Jouffroy a fini par mourir de ce qui fait vivre les autres ».

Or cette victime de la sincérité mérite mieux que la simple commisération. « Dieu », écrit alors Renan, « nya donné [de la] charité... pour les esprits avides de vérité, mais flétris par le scepticisme ». Comment refuser cet amour au «désespéré de la philosophie», sur qui Veuillot lui-même s’attendrissait ? Mais la compassion n'allait pas sans des réflexions où se mêlait une secrète angoisse : eh quoi ! est-ce donc là que mène le doute ? Ah ! pour échapper à ce lent suicide, qu'il fait bon d'avoir une certitude ! Et le jeune homme de se racerocher à la foi, ou à ce dogmatisme personnel qu'il n'en distinguait pas très bien.

Telles étaient, semble-t-il, ses dispositions, depuis que le récit divulgué de la Nuit de Décembre avait agité, à Issy, sa conscience inquiète. Qu'il vint désormais à lire du Jouffroy, et il devait s'attendre à

(24) Voir nos Deux Etudes sur Jouffroy, surlout pp. 65-66.

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