JOUFFROY
y rencontrer les idées qu'il prêtait à l’auteur. Effectivement, voici que les Fragments lui présentent, dès leur début, un extrait des Mélanges : en présence des courants qui entraînent l'humanité, « le philosophe est tenté de se croiser les bras et de regarder passer les événements », Il n’en faut pas davantage pour que Renan s'écrie : « Dieu ! que cet homme était imbibé de scepticisme ! »
Or, si l'on se reporte à l’une des dernières Observations. psychologiques, la même citation ou à peu près (25) s'y retrouve, maïs accompagnée d'un vif éloge : « Que M. Jouffroy avait bien senti cela ! » Conversion rapide, dira-t-on. C’est que dans l'intervalle, Renan à mis au point sa théorie du progrès. Il sent à présent que l'humanité est propulsée par une force irrésistible : pourquoi ne pas s'abandonner au mouvement ? L'optimisme a done changé la face du propos incriminé ; un autre Jouffroy apparaît, peut-être plus authentique.
A ce résultat, Cavour a contribué, Les Fragments, antérieurs à la mort de Jouffroy, le considèrent surtout dans sa première manière, non moins hardie que celle de Cousin. Certes, une grande place y est faite à la célèbre Leçon Du Problème de la Destinée humaine, où Renan put bercer ses pensées mélancoliques. Néanmoins, l'impression qui domine, surtout par contraste avec la légende de” l'âme « écroulée », c’est celle dun philosophe viril, que le scepticisme transcendantal n’accablait point, et attentif à entretenir l'esprit humain dans un juste sentiment de sa force.
Cette lecture n’a peut-être pas suffi à dissiper le préjugé initial; qu'importe, si la foi de Renan n'en éprouva pas de dommage ? Attiré, mais en garde, comme devant une tentation, le jeune homntie ne se sentait pas sérieusement menacé par celui que d’aucuns nommaient le Pascal du XIX° siècle. Et pourtant, le livre des Fragments ne devait pas se fermer sans qu'il en reçût une grave atteinte. Vers la fin, en note, Gavour déplorait hautement qu'un morceau des Mélanges se terminât «par une assertion aussi fausse que celle qu'émet l’auteur, en avançant que le christianisme se retire des esprits à mesure qu'ils s'éclairent en philosophie ». Renan négligea la critique, mais reproduisit la citation. Si un pareil avertissement ne l’'empêcha pas d’«espérer en la philosophie », il dut au moins l'inciter à ne pas s'y départir de la sagesse chrétienne, non seulement en jugeant chacun des systèmes, mais en interprétant leur succession (26).
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Ici encore, l'influence de Cavour fut décisive. Il annonçait, avec l’autorité d’un voyant, que «l’histoire de la philosophie était parvenue à découvrir une marche régulière et suivie dans les progrès et même les
(25) Elle est légèrement déformée : «...de croiser les bras, el de se laïsser emporter » (Trav. de Jeun., 60).
(26) Cf. Trav. de Jeun., 36, 84, 88, 91, 62, 93, 40, 87, 91, 93, 98 ; Fr. Int., 290, 280 ; Souv. d'Enf. et de Jeun., 217 ; Cavour, Fr. Phil., 132-133, 188.
écarts des diverses méthodes ». Quoi d'étonnant, si l'esprit humain obéit toujours aux lois qui assujettissent sa nature ?
L'une des plus importantes est qu'il ne puisse saisir à la fois tous les côtés des choses. Il en appréhende un, tandis qu'il abstrait le reste; puis il passe à un autre, et ainsi de suite. Or, ce qu'il s'approprie de cette manière, ce sont des portions de la vérité. Car il ne veut qu'elle, et nulle philosophie ne s'y fera admettre, si elle ne lui en présente une face. Seulement, cette vérité qui s'offre n’est pas sans alliage d'erreur, et c’est mème seulement à cette condition que notre faiblesse pourra l’accepter. Comme l'écrit Renan, « le pur de vérité ne sera jamais bien reçu seul des hommes », il y faut du « superflu ». Inconvénient sans gravité : car ce qui n'est pas le vrai s'élimine. Ou bien, en effet, les exagérations opposées se choquent et se brisent. Ou bien le « tout qui présentait d’abord un aspect séduisant d'unité » se dissocie à la longue en « deux [parties] hétérogènes », par suite d'une tendance de l'erreur à grossir jusqu'à l'absurde. Devenant alors visible et reconnaissable à l'esprit, elle ne lui est plus rien ; cépendant que la vérité se popularise peu à peu, jusqu'à passer pour un « axiome de sens commun » et à entrer comme tel « dans le domaine de la pensée universelle ». $
Ainsi elle cesse d’appartenir au système, dont l'auteur s'expose à l'ingratitude de la postérité. On risque d'oublier non seulement son œuvre de vulgarisation, mais le bien qu'il a procuré à l’origine. Ce qu'on a sous les yeux, ce ne sont plus les anciennes méditations du chef d'école, mais les dernières conséquences que ses disciples en tirent. Ces exagérations succombant à la réprobation, l'heure est arrivée d’une autre école. Un nouveau venu paraît, pour accomplir la tâche qu'on ne saurait demander à des adeptes : ceux-ci supposent en général les principes du maître inébranlables, aussi ne les retouchent-ils presque jamais. Qui sentira le «besoin de reprendre les choses de plus haut», d'éprouver les fondements ? Locke à l'égard de Descartes, les Ecossais à l'égard de Locke, etc”
Telle est la théorie de Cavour : comment les doctrines se développent, entrent en conflit ou se remplacent, elle prétend tout expliquer. Renan adopla sans réserves ces vues générales, qui lui laissaient encore plus d'un point à examiner d’un peu près. Par exemple, les systèmes qui se succèdent n'ont-ils pas entre eux des rapports différents, selon la méthode employée ? Depuis l'usage de l'induction, qui ne fait pas tout voir, mais qui fait bien voir, on n'a plus à raser, comme dans la vieille philosophie, « tout l'ouvrage du devancier » : veut-on réformer une science, il n'est jamais recommandable de «rompre sans façon aves [son] histoire ». D'une de ses créations à l'autre, l'esprit humain avance par une transition plus ou moins sensible : en certaines pages des Eléments, Stewart touche à l'éclectisme. — Autant d'observations qui préparaient de loin Renan à écrire les pages autrement riches et fortes de l'Essai sur « le mode de production et de succession des systèmes » (27).
(27) Gf. Ess. psych., 33-84, 51 sq.