THÉORIE DU PROGRÈS
Il s’habituait aussi à deux idées très importantes. Que l'opinion la plus fausse ait eu sa parcelle de vérité, c'est une raison pour la sauver du mépris. Mais Cavour s'y intéressait à un autre titre : il suffit qu’elle ait été un « phénomène de la science », un « fait dans l’histoire de la pensée » (28). Moins dogmatiste qu'historien, le lecteur des Fragments s'appropria cette considération d'un éclectisme un peu énervé. La curiosité qu'elle autorise, il est vrai, est sans danger, puisque l'erreur doit disparaître. Rien de réconfortant comme la pensée du « travail instinctif » qui poursuit celte élimination. Le Théophraste des Dialogues ne l'aura pas oubliée : le « résidu » de l'humanité, affirmera cet optimiste, est «en bien », le reste s'annulant (29).
C'est là une philosophie de l'histoire toute pénétrée de la croyance au progrès (30) : le présent vaut mieux que le passé et moins que l'avenir. S'il a naguère hésité devant cet acte de foi, le séminariste le fait aujourd'hui avec conviction. Il a oublié, dirait-on, sa crainte des généralisations trop hâtives : le souffle de l'enthousiasme emporte l'élève de la prudente Ecosse. Il pense avoir découvert « la plus belle Hi de l'humanité, et la plus propre à faire réfléchir ». Quelle est cette merveille ?
Ne la cherchez pas dans le travail de précision, -par lequel l'esprit humain cerne la vérité de plus en plus : ce spectacle n'est pas pour satisfaire les besoins de l'imagination. Ce que fait la tête, Renan le-sait; mais où vont les pieds ? Vers un large horizon, par une marche qu'on pourrait dire forcée, à voir comme l'humanité est « traînée en avant ». Elle « va toujours, quoi que l’on fasse ». Que l'individu n’essaie pas de s'opposer à « la plus indomptable force qu'il y ait ». Renan n’a pas en vain lu et imité, à Saint-Nicolas, le Discours sur l'Histoire universelle. «Il n’y a point», il en est convaincu, « de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d’autres desseins que les siens» (31). L’antagonisme, en pareil cas, n’a d'autre effet que de favoriser ce qu'il essaie d'empêcher. « Il fallait pour le progrès que vous résistassiez au progrès. C’est le nœud qu'on serre en voulant le délier, le feu qu'on allume en voulant l’éteindre ». Ne souffrez pas de ce succès dérisoire; car après tout, vous êtes une partie de cet invincible mobile. Vous êtes emporté, d'accord; mais vous l’êtes par vous-même.
La théorie du progrès est donc plus complexe qu'on ne le penserait au premier abord. On s’en rend encore mieux compte, si l'on se demande quelle route exactement suit l'humanité. Renan écrit bien « qu'on n’a jamais vu dans l’histoire un mouvement rétrograde dans les idées ». Mais il n'aurait pas, semble-t-il, longtemps souscrit à cette proposition, du moins sans l'interpréter. Distinguons, en effet, deux sortes de progrès, selon qu’il est absolu ou « relatif à nous ». On n'avance parfois qu’en ayant l'air de reculer. Voici par exemple le X° siècle de notre ère. Il nous paraît en « rétrogradation », par rapport à une époque comme le Siècle
(28) Cf. Trav. de Jeun., 88 et n. 3 ; et Fr. Phil., 129.
(30) Voir sur ce genre de spéculations et la façon dont il se présentait aux alentours de 1830, le chapitre II de H. Tronchon, Romantisme et Préromantisme.
(31) Disc. sur l'Hist. Univ. (Œuvr. Comp., Î. XXXV, 558-559).
176 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES d'Auguste. Mais cette vue n’abuse que les « petits esprits » : incapables d'embrasser le passé dans son ampleur, ils n’en envisagent qu'une région trop restreinte. Mieux inspirés, portons nos regards jusqu'au XIX° siècle. Il est certainement en progrès sur le Siècle d'Auguste, et n'a pu être atteint qu'à travers le X*.
Ces considérations sont de celles qui appellent une traduction linéaire. Qu'on examine les philosophies de l'histoire, et l'on verra que c’est là en effet comme une loi du genre. Goethe n'était guère alors, pour Renan, qu'un nom; de même Herder et Vico, qu'il rencontrait côte à côte dans les Fragments. Et pourtant il adopta, dès cette fin de 1843, une certaine représentation qu'il s’émerveilla plus tard, à bon droit, de retrouver chez lun d'eux. Y arriva-t-il par luimême ? On ne saurait l'affirmer. Il a dû lire à Saint-Nicolas les Etudes historiques de Chateaubriand et y remarquer ce passage : « La société, tout en ayant l'air de rétrograder quelquefois, ne cesse de marcher en avant. La civilisation. ne se meut pas en ligne droite: [c’est un vaisseau qui] louvoie, revient sur sa trace, tombe au-dessous du point d'où il est parti; mais enfin. gagne chaque jour quelque chose dans son véritable chemin » (32). Si le séminariste s'est souvenu de cette gracieuse image, comment a-t-il pu lui préférer des figures si ternes ou si rigides ?
Pour rendre, en effet, la marche de l'humanité, l'idée qu'il s’en forme ne lui permettant pas d'employer une droite. il propose une route menant de A en B par d’«innombrables circonvolutions, tellement pourtant qu'il n'y en ait pas d'autre. Celui qui les suit quand la route revient sur elle-même » paraît s'éloigner du but, alors que réellement il s'en rapproche. Rien de plus simple et de plus clair. Il n'en est pas ainsi de la « courbe » toute différente qui succède à celle-là dans l'Observation XCIX (33), surtout si l'on ne la distingue pas assez d'un autre schéma, dont la ressemblance avec elle risque d'induire en erreur.
Qu'on se réfère, non à l'Observation XIII (Renan, tàätonnant encore, y fait décrire à l'esprit humain un « épicycle »), mais à ce n° XXXVII, qui expose la manière dont l'individu el l'espèce pensent atteindre le vrai. Cette face que l'esprit voit à l'exclusion du reste, c'est, pour Renan, comme le point extrême d'une oscülation qui le portera à l'extrême opposé, et ainsi de suite : mouvement analogue à celui « des périodes astronomiques, destinées à revenir sur elles-mêmes par un cercle sans fin», ou plutôt à celui du pendule (34). Le but est ici le lieu du repos, vers lequel tendent des oscillations de plus en plus courtes et lentes, — Tel n'est point, en dépit des apparences, le système de l'Observation XCIX. Il n'y a plus d'axe vertical, plus de pendule,
(32) Premier Discours, init.
(33) Cf. Trav. de Jeun., 60.
(34) Celle comparaison est reprise, ib., 89-90, et perfectionnée. L'humanité n'étant pas synchronique, il faudrail, pour représenter « la marche de [son] esprit », « plusieurs pendules n'oscillant pas simultanément, quoiqu’avec un certain ensemble ».