‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 86 sur 369 · CARACTÈRE PROFANE DE CES SPÉCOULATIONS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE PROFANE DE CES SPÉCOULATIONS

mais une ligne brisée, coupée par une droite horizontale. L'homme voudrait aller de cime en cime vers son but sublime; de l’une à l’autre, il est forcé de descendre au-dessous du niveau de la mer, dans la vallée. Heureusement, la prochaine cime est plus haute que la précédente, plus haute aussi que la vallée n'est profonde : car le « relancement » dépasse la « longueur de chüte », comme d'un mobile qui ne serait pas simplement élastique, mais animé d'« une force interne». Si l’on tient, en pareil cas, à employer encore le terme d’«oscillations », c’est à la condition de bien voir qu'à l'inverse de celles du pendule, elles gagnent sans cesse en amplitude et rapidité.

Quoi que l’on pense de ces symboles, l’idée qu'ils illustrent estelle chrétienne ? On peut en douter, si vraiment, comme M. Gottofrey le rappelait à son élève, « tout ce qu'il y a d'essentiel est trouvé » (35). Qu'attendez-vous donc de l'avenir ? Qu'est-ce que ce repos où vous ne vous élablirez qu'après un temps très long, sinon infini? La vérité est derrière vous, et non devant. L’'humanité, dites-vous, progresse; mais grâce à qui ? Ce Bossuet dont vous vous souvenez a clairement répondu à cette question : vous ralliez-vous à ses vues ?

Il y avait là, assurément, d'assez graves difficuités. Renan s’y est dérobé. Non plus que Cavour, il n'a appuyé son attention sur lés points où l’optimisme éclectique était le moins aisé à concilier avec la foi. Il n'a pas tant envisagé le terme que le voyage. Et à cet égard, il n’a pas cru manquer de sagesse. Où voit-on, en effet, qu'il n'ait pas laissé l'étendard de la Providence flotter sur l'humanité en marche ? ou qu'il ait dissimulé les faiblesses ou les fautes de celle-ci ? Au contraire, il a signalé les lacunes de la conscience sauvage, comme il à dénoncé la témérité des théologiens, qui se sont « perdus » à vouloir « pénétrer les abîmes » des mystères.

Tares bien légères, malgré, tout, et qui n’empêchent guère Renan d'étudier, de croire et d'admirer l'esprit humain.

Le moindre fait qui peut servir à son histoire, « un de ses procédés les plus remarquables », il note, il analyse tout avec le plus grand soin. Il se persuade qu’il faut tenir compte de ses « phénomènes », méme pour comprendre Jésus. Rencontre-t-il un de ses jugements, il y regarderait à deux fois avant de le récuser. Voici une expression courante qui suppose que nous sommes libres; doit-on la prendre au sérieux ? Oui, car «le genre humain ne peut s'être accordé à reconnaître en soi un fait qui serait un non-sens ». N'exagérons pas les défauts d'une méthode qui a fait fortune : « il serait bien étonnant que l'esprit humain se fût traîné sur» elle, si elle n'avait «rien de bon ». Bref, — et c'est peut-être là une adaptation de la théorie mennaisienne de l'autorité — l'esprit humain est en quelque mesure infaillible. Mais il faut dire davantage. Il annonce une étonnante vocation, même dans les ouvrages qui paraissent au premier abord indignes de lui. La scolastique du M. A. manifeste son « incroyable force

(35) Souv. d’Enf., 227.

de spéculation ». Or, si ses crises de croissance offrent de telles pro— messes, de tels «présages»; si, barbare et sommeillant, il a jeté les. fondements des sociétés modernes, de quoi son âge adulte ne sera-t-il pas capable ?

Ainsi le véritable acteur du drame de l’histoire, c’est l’homme. Certes, quelques formules apprises continuent, sous la plume du séminariste, à réserver la part de la volonté souveraine. Mais le principe: en est relégué dans la nue; et toute la lumière tombe sur l'exécutant : le voilà, mû par sa seule « force interne », c'est-à-dire le christianisme, mais aussi la « faculté rationnelle ». Certes, Renan n'oppose pas expressément ces deux agents l’un à l'autre, non plus quil ne refuse de placer, à l'origine du premier, une révélation positive. N'importe : la notion d’'« autothéisme » n'est pas de celles qui se manient sans danger; Dieu ne subsistera finalement qu'en s’absorbani dans l'humanité comme son génie.

Elle, cependant, suit sa route, organisant non seulement la science, mais la société. Bien que le problème social et politique ait moins retenu l'attention du jeune homme, il ne lui est pourtant pas demeuré tout à fait étranger. Il a réfléchi, notamment, sur le principe du pouvoir, l’autorité (36).

Question complexe que celle-là, et sur laqueile Renan n'a pas toujours pris nettement position. Théoriquement, il ne croit pas nécessaire, malgré Bossuet, de remonter jusqu'à Dieu pour fonder le pouvoir politique; il se contente de l’établir sur la nature de l’homme. Et pourtant, si l’on consulte l’histoire, on s'aperçoit avec J. de Maistre que « jamais les hommes n’ont fait l'autorité » : c’est une « tradition » dont l'origine est cachée. Loin de. la faire, ils ne peuvent que la subir. L'idée de « pacte », chère à Jurieu, est une vue de l'esprit. Qu'en soi, un gouvernement consenti par le plus grand nombre puisse être préférable à ceux qui existent, il n'est pas interdit de l'admettre; mais à quoi bon cette concession, si cette forme est irréalisable ? Or il est certain que « tout gouvernement sera toujours imposé ». Cette assertion ne saurait sortir des faits. Elle procède d'une doctrine du mal irréductible, que Renan ne songe pas à concilier avec sa foi dans le progrès. Le caractère qu'il attribue ainsi au gouvernement est une des «imperfections nécessaires attachées » à cet ordre de choses.

Il en est d'autres, dont il prend aussi aisément son parti. C'est que l'autorité, à bien l'examiner, est un «mensonge». Elle supplée la raison, qui guide seulement un petit nombre. C'est le fil qui meut les marionnettes. La plupart des gens sont assez obtus pour ne pas le sentir; ils croient agir, et ils « sont agis » (37). Quelle conduite le sage adoptera-

(36) Trav. de Jeun., 40, 62, 88-90, 70, 91, 86, 59-61, 32, 40-41, 80, 36, 50, 84, 47-48 : L, Int, 152.—\G. de Cavour, ET.-pRil.;°16, 54-55 ,.15.

(37) On résume ici l’'Observalion VIT, qui est plus étoffée, mais un peu confuse : parce que Renan passe subrepticement des acteurs aux spectateurs et vice versa.

Page 1