‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 87 sur 369 · PHILOSOPHIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE POLITIQUE

+-il ? Personnellement, il sentira le fil, mais il s’y laissera mener, « parce «que, outre le fil, la raison y mène ». Il pourra se moquer, mais intra se. ‘Car cette « piperie » est, pour l'immense majorité, l'unique moyen d'arriver au bien. Qu'il se garde donc d'en « désabuser l'humanité ».

Ainsi son dédain d’aristocrate, la soumission forcée de sa jeunesse à la hiérarchie ecclésiastique, la distinction de l’action et du for intérieur, en un mot son naturel et son éducation ont contribué, non moins que -certaines lectures, à former la philosophie politique de Renan. Il n'en changera guère. Quelle atlitude recommandera-t-il, dans les Dialogues (38), de prendre envers la nature ? Celle même qu'il conseille ici vis-à-vis -de la société : « L’immoralité, c’est Ja révolte contre un état de choses dont -on voit la duperie. Il faut à la fois la voir et s'y soumettre ». A vrai dire, il ne suivit pas cette méthode pour ses rapports avec l'autorité ecclésiastique, sans doute parce que celle-ci n'eut pas Jongtemps l’approbation de sa raison. Mais le régime de l'illusion continua de lui paraître bon à l'usage de ses semblables: aussi ne porta-t-il qu'une main tremblante sur le «fil» du christianisme. Cet adver$aire de l'opinion et da la coutume sait composer avec les forces dont il dénonce la vanité.

Aussi bien ne suffisent-elles pas à expliquer Févolution politique de lhumanité. Outre le principe qui préside à la formation et à la conservation des Etats, certains facteurs sont entrés en jeu, sans lesquels l'histoire ne se comprendrait guère. Cavour soulignait à cet égard Je rôle de ces deux agents opposés: l'étatisme et l'individualisme. A l’an- ‘cienne civilisation, où « la patrie exigeait le sacrifice » du citoyen, il opposait les races germaniques et leur « profond sentiment personnel ». Cette idée parut excellente au goût doublement romantique du jeune Breton, qui du reste en avait toujours été frappé (39), notamment à Saint- Nicolas, en étudiant l’histoire des invasions.

Quelque effet qu'ait eu l’antagonisme de ces conceptions, il en est une autre dont l'importance ne pouvait échapper au lecteur des Fragments. Ni l'individu, ni la patrie ne sont assez vastes pour l'expansion du christianisme. Le mot divin de « fraternité », que le Christ de Vigny venait de redire à la terre, y a produit, à l'époque du M. A, une sorte de conscience commune à plusieurs Etats. Ainsi s'est formée « la chrétienté » : bornée alors à l'Europe, elle devait un jour, dans l'esprit du penseur ilalien, s'étendre au monde entier.

Préparé par J. de Maistre à ce rêve catholique, Renan en atténua quelque peu les couleurs proprement chrétiennes. Cest la solidarité curcpéenne, dirait-on, qu'il voyait se dilater, jusqu'à faire du genre humain « une seule corporation », une famille. Espoir peut-être prophétique, que la lecture d'Ozanam allait confirmer dix-huit mois plus tard, et dont la vision unitairé des Dialogues est une reprise agrandie aux dimensions du Cosmos.

(39) C'est ce qu'il dit dans Cyh. de Jeun., 20, à propos d’un livre qui la lui rappelle: £a Civilisation en brance de Guizot.

Cette figure qu'il imposait à l'avenir, Renan a-t-il cherché à en suivre la préformation dans le passé ? Bien peu. Qu'il ait célébré læ fécondité du M. A. rien de plus naturel à son époque, et après la lecture de Cavour, qui en fait honneur au christianisme : certains de ses coreligionnaires poussaient même beaucoup plus loin le panégyrique des temps médiévaux, jusqu'à en nier la barbarie. Mais ne s'est-il pas interrogé sur une ère encore récente, et dont, autour de lui, la mission était si discutée ? Ce qu'il écrit de la Révolution de 1789 ne laisse pas voir toute sa pensée. S'il l'appelle «grande», ce n'est sans doute pas un éloge, mais un moyen, usuel alors, d'éviter la confusion avec les Journées de Juillet. Il en reconnaît toutefois le caractère exceptionnel : à l'encontre de J. de Maistre, il pencherait à croire, sous certaines réserves, que le peuple y a dérogé à sa passivité habituelle : opinion timide, si l'on songe à Michelet (40). Quant au régime sorti de la crise. le jeune homme n'échappe pas à l'influence, si vive alors, des souvenirs napoléoniens. Mais ils n’excitent pas son enthousiasme, si l’on en croit ce mot d'une de ses Homélies : « Pour moi, jé vous l’assure, un. Messie conquérant me ferait horreur.» On sent qu'il porterait sur la légende le regard d’un historien qui a lu Montesquieu (41). Cette campagne de Russie, qui avait mis aux prises Ségur et Gourgaud, il la juge à son tour. D'après lui, c’est une «petitesse» que d'attribuer au froid le désastre final. Il s'explique par des «causes déjà posées», qui de loin l'ont préparé.

Plus qu'à ce passé, pourtant si proche, Renan s'intéresse à son temps. Dix ans après, sans doute se serait-il abstrait davantage. Mais, en 1843, l’activité politique était grande. A l'époque où Guizot et Lamartine s'affrontaient à la Chambre, la tribune rendait célèbre autant et plus que le livre, et Hugo ne s’y trompa point. Le clergé lui-même étaié engagé en pleine bataille. Comment les séminaristes n'auraient-ils pas pris parti, avec la fougue de leur âge ? En observant, par delà les murs de Saïnt-Sulpice, la Société de Juillet, Renan ne manifeste done pas une curiosité exceptionnelle. Ce qui frapperait plutôt, c'est le ton détaché qu'il affecte, et son impartialité légèrement raïlleuse.

Il ne s’animerait un peu que pour dire leur fait aux riches, aux puissants, dont la grandeur est si vide parfois de « mérite personnel ». Les faibles ne sauraient les aimer : entre les uns et les autres s'élève «un mur d’éternelle séparation ». Si légère qu'elle soit, on croit sentir chez l’ancien lecteur de Lamennais une pointe d'animosité plébéienne. Ce serait aussi l'une des raisons de sa sympathie pour l'ordre nouveau:

mu Le premier volume de l'Histoire de la Révolution française n'a paru qu'en

(41) À Saint-Nicolas, il avait beaucoup admiré les Considérations. Or on y trouve au ch. XVIII, ce passage : « Ce n'est pas la fortune qui domine le monde... Il y a des causes générales... qui agissent dans chaque monarchie... Tous les accidents sont soumis à ces causes ; et, si le hasard d'une bataille, c’est-à-dire une cause particulière a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet Etat devait érir par une seule bataille ». : à

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