LE CLERGÉ FRANÇAIS SOUS LOUIS-PHILIPPE
il permet de parvenir (dans le meilleur sens du terme) : « Tout homme a la voie plus libre devant lui».
Ce libéral, toutefois, n’est nullement dupe du gouvernement représentatif, tel qu’il est pratiqué par le «pays légal». Ce régime donne trop raison à la thèse maistrienne : le peuple y demeure passif, malgré les déclarations «des individus qui se disent le peuple», et qui répètent : Le peuple gouverne. Allons donc ! Comme s'ils n'étaient pas euxmêmes {tout le gouvernement, et comme s'ils «n’y faisaient pas leurs affaires » ! Vraiment ces gens en place «se moquent» du monde, et « très finement » !
Discerner ce «leurre » était comme la revanche de Renan, qui ne regardait pas l’action du clergé aveë des yeux moins clairvoyants. Quand les partisans des Bourbons, note-t-il, attaquèrent le pouvoir issu des barricades, ils étaient mûs par la haine du libéralisme ; en butte aux représailles qu'ils avaient provoquées, ils recoururent au principe même qu’ils combattaient: «Ca pu être d'abord un argument ad hominem, puis c’est devenu leur esprit propre ; et maintenant il est si ancré, que c’est proprement leur essence ». À vrai dire, ce jugement est un peu sommaire, le libéralisme clérical étant plutôt une tactique qu'un esprit, et l’Ami de la Religion ne l'entendant certes pas alors de la même façon que l'Univers ou la Gazette de France. Mais enfin Renan a bien marqué les phases psychologiques de ce mouvement. Ii en a aussi compris le but : la ruine de l’Université, et il craint, à un moment, qu'elle n'ait pour résultat, si elle se produit, «d’anéantir en France la faculté rationnelle ».
Voilà qui n'a rien de très flatteur pour le clergé. Renan ne lui est nullement inféodé ; il n’a d’affinité pour aucun membre de ce corps : il est en dehors, et il parle comme s'il ne devait point entrer. Son estime irait plutôt à l'adversaire, mais sans l’enchaîner non plus à cette cause. Par exemple, il n'entend pas donner raison à Michelet contre les Jésuites : le vrai, qu'il se pique de saisir, est éntre les deux. Au sage de s'y tenir, et de se mettre en mesure d'expliquer les exagérations du Collège de France et de la rue des Postes. Avant tout, éviter la mentalité du partisan. C'est aussi l'attitude qu'adoptera, en 1848, l’auteur de l'Avenir de la Science (42). Mais, à cette date, il ne se désintéresse pas du problème politique ou plutôt social ; il compte « agir sur le monde » par la vertu de ses idées. S'il a, au début de ses Observations, contesté qu'on puisse « réformer la société », l'idéalisme de Cavour lui a depuis montré sa voie ; il y marchera jusqu’à la Réforme intellectuelle et moralende 1874.
Même sans cette raison supplémentaire, l'histoire des idées l'a emporté dans ses préoccupations sur l'histoire proprement dite, et sur ‘celle même de la civilisation. Que lui fait la conquête du pouvoir ou du bien-être ? Sur la ligne brisée que l'humanité parcourt, l'individu ne peut
(42) Cf. Nouv. L. Int., 304, 294 : « Je n'ai pas de parti politique » ; à sa sœur « Tu es d’un parti, loi ».
ni devancer ses compagnons, ni prolonger le trajet qu'il lui est donné d'accomplir. Mais il lui appartient de se rapprocher, plus que d'autres, de cette vérité que chaque esprit poursuit selon son rythme personnel (43).
La vérité ! c'est pour elle, redisons-le avec Cavour, que nous avons été créés; notre désir de la posséder est juste. Coniment il est salisfair, nous l’avons appris en regardant en nous-mêmes, ou dans le miroir grossissant de l’histoire éclairée par Cousin. Mais ce ne sont encore là que des vues générales. Dès qu'on en vient à la pratique, toutes sortes de problèmes se présentent.
Gardons-nous de croire, en effet, que nous n'ayons qu’à étendre la main pour saisir le vrai. Les gens « dits de bon sens » s’en persuadent, mais c’est afin de justifier leur insouciance. Evitons également l'inattention qui ne pénètre pas, et le système qui fausse la réalité. Opinion, coutume, habitude ne nous en laissent peut-être voir qu'une contrefaçon. Le lecteur de Pascal ne veut pas de ces « lunettes » : pour employer un adverbe qu'il affectionne alors, c'est « erüment » qu'il se fera un devoir d'examiner.
Encore ce regard doit-il être dirigé. Renan a la même préoccupation que Descartes. En chaire, il parle de la « méthode historique »; il retrace la « méthode » des Mages voyageurs. Il écrit ou médite un Traité de la Méthode qui ne nous est pas parvenu. Peut-on se faire une idée de ce qu’il a dû être ?
L'ancien élève d'Issy est dominé par le souvenir des deux formations qu'il a reçues : avec M. Gottofrey, il a raisonné dans l'abstrait, et sur les données de la nature physique avec M. Pinault. Contre la première, il a gardé une indicible rancœur. D'entre les charmilles d'Issy se lève encore l’image du maître en sophismes, avee les « ridicules détours » de ses thèses, et l'artifice de ses «échafaudages », qui reposaient sur «une assertion d'ordinaire gratuite ». De cette dialectique, le « cercle vicieux » devait être en effet un des défauts les plus accusés, car Renan eraint fort d'y tomber (44) : à ses yeux, dirait-on, la déduction n'y échappe qu'ex- Geptionnellement. Ses résistances à un mauvais enseignement, demeurées souvent intérieures, lui ont laissé comme une courbature.
Or, voici qu'un penseur respecté, Stewart. a partagé son opinion sur une pareille méthode. Il à signalé, lui aussi, la persistance des « erreurs scolastiques.. dans les plus célèbres établissements d'instruction », et il souhaitait d' « aider ses lecteurs à [les] désapprendre » (45). Ce Jugement autorise une critique en règle, à laquelle Renan ne manque pas de procéder. Il se souvient de ces joutes, où la finesse de ses propres
(43) Trav. de Jeun., 29, 31, 89, 37, 51, 12-13, 41-49, 59: 62 (44) Ci. supra 144, et Trav. de Jeun., 31, 92, 96. (45) Eléments, €d. L. Peïsse, tIT,-p. VIIT