LA MÉTHODE DÉDUCTIVE
armes les rendait inutiles. Aussi dénonce-t-il tout d'abord la grossièreté des objections et des réponses qu'échangeaient maître et disciples, et leurs « raisonnements tout d'une pièce ». Il sent mieux, depuis qu'il a lu les Eléments, le factice de ces abstractions : la Scolastique n'est que « puérilité » dès qu'elle en vient aux exemples, qui sont, chez elle, d'un « ridicule et d'une frivolité inconcevables ». Il fait le procès du syllogisme pur, nécessairement tautolegique, pour conclure sur un troisième défaut, qui ressort du précédent : la stérilité.
Croirait-on que cette sévérité ait pu laisser place, chez Renan, à des dispositions différentes ? Il en est ainsi cependant. L'heure des condamnations sans réserves est passée pour le lecteur de Cavour. S'il dira, dans les Souvenirs, ce qu'il doit « aux exercices de la Scolastique », il s’en rend compte dès à présent. Il y a un certain art de l’argumentation, où lui-même n'est pas médiocre (46), et qui habitue à saisir le point faible d’un raisonnement. On le désigne ensuite commodément, grâce à la distinction de la majeure, de la mineure et de la conséquence. Le séminariste le sait si bien, qu'il emploie ce procédé dès que l'occasion s'en présente, En face d’une {thèse cavourienne ou sulpicienne, il déclare tenir à la majeure, mais abandonner la mineure ; il écrit. Concedo, Nego consequentiam où majorem, sans avoir peur de paraître pédant.
Et de fait, cette réhabilitation partielle de la Scolastique, à laquelle plus d’un esprit eût souserit alors, n’a rien, en soi, qui doive surprendre. Ne faut-il pas, toujours et partout, observer les règles les plus générales de la pensée? La logique formelle n'est-elle pas le préambule obligé de la méthodologie ? On pouvait le reconnaître, sans se croire obligé d'appliquer le procédé déductif hors des disciplines pour lesquelles il est fait : mathématiques et sciences d'autorité. Ou du moins, s'il arrivait qu'on en usât, que ce fût en le réduisant toujours à un rôle secondaire, et en se gardant de voir en lui un moyen de découverte. L'investigation scientifique à un autre ressort, plus difficile à manier pour le vulgaire.
La science ! Quand le séminarisie d'Issy quittait pour elle la Scolastique, c'était, il s'en souvient encore, un ravissement. « Quelques leçons [que M. Pinault] nous fit sur l'histoire naturelle », écrit l’auteur des Souventrs, « ont été une des bases de ma pensée pilosophique » (47). I n'a pas moins profité du Cours de Physique. C’est là, semble-t-il, qu'il prit conscience de la bonne méthode : celle qui se caractérise par une soumission entière « aux ordres de Ja nature », et dont le but est cette vérité spéciale vers laquelle, selon Cavour, nous porte un « instinct rationnel » légitime : la cause, la loi.
Problème difficile, et pas seulement par ses données objectives. C2 qui le complique en effet, ce sont les dispositions du sujet. Tous ne sont pas propres à la recherche: les «têtes trop ardentes » s'excluent d’elles-mêmes. Puis, nous prenons à certaines questions un intérêt si
(46) Soux. d'Enf. et de Jeun., 215, 227.
(47) Ib., 211-212.
vif, si personnel, que nous anticipons, pour les résoudre, sur les possibilités de la science. Ainsi font surtout les ignorants, même en des matières moins capitales. Ils expliquent à leur façon, et intègrent dans une même formule, le fait exact et l'interprétation fausse. En présence de ces proverbes ou de ces diagnostics du vulgaire, nous avons à séparer de la vérité l'erreur qui y est amalgamée. Aussi serait-ce «un puissant moyen de collection de vérité», que d'«éliminer en tout le fait et l'hypothèse ».
A cette besogne, le savant ne se dérobe pas, non plus qu'aux autres devoirs de sa tâche. Ce qui les lui facilite, c'est la solidarité qui s'établit entre les générations de chercheurs. En cet ordre d'idées, « la transmission traditionnelle des découvertes » est de règle. Chacun a un penchant tout à fait justifié à « lier ses travaux à ceux des devanciers ». Non qu’il doive accepter aveuglément leurs résultats. Il n'hésitera pas, au contraire, à revenir sur l'explication d’un «fait observé depuis Jlongtemps », si elle paraît erronée. Toutefois, cette idée de défiance n'est pas celle qui l'emporte. Le futur auteur de l'Avenir de la Science S'ouvre plus volontiers à d’autres réflexions. Oui, la science est une œuvre «sociale», et la phrase animatrice de Cavour est bonne à répéter : «Une observation vraie et neuve est la petile pierre que chaque philosophe peut, sans présomption, …e flafter d'apporter pos concourir à la construction de l’ensemble ».
Observons donc, pour commencer, les faits, ou plutôt déterminonsles, car ce ne sont pas des données brutes. En voici un, par exemple, dont Renan dit qu'il est «susceptible d'être cémontré [d'une certaine] manière ». Nous procéderons ensuite à une comparaison qui permettra d'induire. Opération indispensable ! «La connaissance de la cause », en effet, «ne peut s’acquérir que par l'induction», qui doit être «lente ». Le résultat ainsi obtenu nous suffit : nous sommes constitués de sorte que la certitude d’induetion équivaut pratiquement pour nous à la certitude transcendante.
On devine, par ces quelques phrases, l'usage, sinon l'abus que le jeune homme fait du mot d' « induction » (48). Mais, quelques réserves que sa terminologie appelle, elles laïssent subsister le point essentiel : la science, entre ses mains, sera empirique, voire expérimentale. N’emploie-t-il pas, plus ou moins conseciemment, ce que les logiciens nomment les méthodes d'accord et de différence ? Ici, il cherche à supprimer la cause présumée, pour savoir si l'effet continuera de se produire. Là, il indique l'expérience à instituer pour vérifier une hypothèse : tel fait conduiraïit à telle supposition ; cependant il faudrait voir encore si tel autre la confirme, ou ne la contredit pas (49).
(48) Cf. « induction », « induire », « inductif », dans Trav. de Jeun., 29, 36, 37, 43, 45, 46, 51, 52, 54, 61, etc. — Un autre nom, celui de « loi », revient très souvent sous la plume de Renan, parfois pour désigner les caractères généraux de l’état ou du fait considérés.
(49) Cf. ib., 49, 56, 76.