‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 91 sur 369 · CONDITIONS DE L'ENQUÊTE · texte numérisé non relu

CONDITIONS DE L'ENQUÊTE

de sentir, comme il cherche à le faire, «un mouvement dans un endroit» de son corps, «sans porter son attention à cet endroit » ? On peut en douter, mais à la condition d'ajouter aussitôt que Renan a suspecté tout le premier son expérience : il se dit qu'il a dû «s’abuser » dans cet essai. De même, il ne se flatte point d’avoir établi sans conteste sa thèse sur le rôle et l’auteur du scrupule. La science ne se laisse pas sans résistance plier aux vœux de l’apologétique.

Aussi bien le jeune homme n'eût-il pas songé à ces entreprises, s’il eût mené un autre genre de vie. Mais son milieu très spécial agissait jusque sur ses recherches personnelles.

Tout d’abord, il favorisait certains modes de documentation au détriment des autres. L'introspection et la lecture l'emportaient de beaucoup sur lP«extrospection» vivante, qui avait assez peu d'occasions de s'exercer. Sans doute l'expérience de son passé breton n'était pas perdue pour Renan. Mais à Saint-Sulpice, le « tour d'horizon » était bientôt fait. Le séminariste n'avait à observer que l'aspect ou le caracitère d’un Directeur, d’une visiteuse. Fuyants et asfreints comme lui au silence presque tout le jour, ses confrères lui étaient d’une maigre ressource. Il tâchait pourtant d'en tirer tout le parti possible : provoquant les confidences de l’un, ayant avec l’autre un commencement de discussion, empruntant une maxime à la finesse d’un troisième. Et Liart, dans ses lettres, lui dévoilait son état d'âme.

Par toutes ces voies, par les séances du catéchisme, Renan arrivait malgré tout à n'être pas mal renseigné. Une conversation l'initiait aux querelles politiques de l'heure, à moins que ce ne fût un journal; il n’ignore pas, on le sent, ce que la « controverse des jésuites et de Michelet » a provoqué de propos et d’écrits de part et d'autre. Enfin, les livres auxquels il avait accès, si médiocres qu'ils fussent pour la plupart, agrandis-saient considérablement son champ d'investigation dans l’espace et dans le temps. Ils Jui permettaient d'amorcer ces enquêtes sur l'humanité, dont Cavour remerciait l’éclectisme d'avoir donné le signal (55). Au milieu du siècqe de l'histoire, qui n’eût été porté à consulter le passé, plus que les Ecossais ne l'avaient fait ? L'alliance des deux disciplines s'y avérait si étroite que Renan, pour la traduire, imagine un adjectif composé : il qualifie un phénomène de « psychologo-historique ».

Ainsi, l’on ne saurail dire jusque-là que l'influence du séminaire ait été par trop restrictive. Maïs elle eut d’autres effets, ne serait-ce que d'avoir réduit la pensée de Renan à des sujets un peu minces. Certes, pour un disciple des Ecossais, il n’est pas, en psychologie, de donnée trop humble. Cependant, il faut n'avoir rien de mieux à faire, pour concentrer son attention sur le plissement d’une lèvre, sur la contraction des « fibres » nasales, la difficulté de l’expectoration, ou le grattage d'une démangeaison. Ah ! comme on comprend que Renan se soit si fort intéressé ‘ aux rêves ! Le sommeil, au moins, échappait à la règle (56) ; la person-

(55) Fragm. phil., 28.

(56) Et encore pas complètement. Voir lFObservation LIT (Trav. de Jeun., 46).

nalité que tout, pendant le jour, contribuait à refouler, s'y déployait, dans la liberté de ses fantaisies, surtout chez Renan, dont le tempérament n'était point d'un dormeur paisible (57).

En dépit, toutefois, des inconvénients qui ont pu en résulter, la vie cloîtrée n'a pas été Sans profit pour lui. Quand on a subi la pression d'un tel milieu, on n’a pas besoin de lire Balzac; on ne méconnaîtra jamais les rapports que l'individu entretient avec son entourage. On sait la réfraction que les mœurs générales subissent dans le « petit monde » de la communauté ou de l’église. On ne s'étonne pas d'y trouver des préoccupations, pour ne pas dire des tares, qu'on chercherait en vain au dehors. On observe le ton qui y règne, les catégories (simples et « parfaits ») qui s’y forment. On acquiert le sens du collectif, jusqu’à noter les réactions d'une assemblée.

Or, le collectif n’est sans doute pas le général, et l'on peut porter dans l'étude des sociétés un vif sentiment de leur particularité. Néanmoins, que l’on s'éprenne de l’un ou de l’autre, on dépasse l'individu, et c'est à quoi, en définitive, Renan tendait alors.

Non que cette inclination n'ait pas rencontré d’antagonistes. Trois causes au moins étaient propres à le ramener à l'examen du singulier. Le devoir, tout d'abord, étant de rester fidèle à son « type », il convenait d'en dégager l'originalité : au besoin, on se poserait en se distinguant ‘ d'autrui, en s’opposant, par exemple, au nicolaïte Bellanger. Raison d'intérêt ensuite. Si Renan s'efforçait de bien connaître ses directeurs, c'était pour agir avec eux en conséquence. Les indications qu'il envoyait sur leur compte à Liart ne procédaient done pas d’un souci artistique. Est-ce à dire pourtant qu'il ne se sentît pas du tout sollicité par l'éveil de son talent ? N'a-t-il pas songé que certains de ses confrères méritaient une « analyse psychologique »? Il ne tenait qu'à lui de la faire. Mais le genre du portrait n'est pas de ceux qui fleurissent au séminaire. On s’v occupe peu du physique, et quant au caractère, celui d'autrui n’est bon à connaître que pour l'améliorer. Le soumettre à une description désintéressée, c’est risquer de blesser la charité. Renan devait s'en souvenir, sa plume n'avait pas été précisément bienveillante, lorsqu'à Saint-Nicolas, une ou deux fois, elle s'était prêtée à cette sorte d'exercice (58). Aussi n'est-on pas surpris que sa seule esquisse un peu poussée ait eu pour modèle une personne du dehors : « D'abord retenue, puis peu à peu, surtout à certains mots de ma part, la voilà qui s’assied, se met à me parler des pensées qui la préoccupent, de son perroquet, auquel elle apprend à parler. » Renan va-t-il donc écrire Un Cœur simple ?

Non. L'art, pour lui, est encore peu de chose à côté de la science. Ce qu'il demande à l'étude de l'individu, c'est la connaissance de l'homme en général. De là, lorsqu'il a observé un fait en lui-même, le soin qu'il met à s'enquérir s'il lui est particulier; de là, le relief que prennent à ses yeux,

(57) Cf. l'Obs. XLIV, qui retrace les « grandes frayeurs » où il fut un soir, au moment de perdre conscience : « J'avais peur de devenir fou, n'étant pas maître de moi » (1b., 42)

(58) Cf. supra 12, et Fragm. Int. et Rom., 168.

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