‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 92 sur 369 · LES CLASSES POPULAIRES · texte numérisé non relu

LES CLASSES POPULAIRES

dans un livre, les détails conformes à sa propre expérience ou à celle d’interlocuteurs dignes de foi. Or, que constate-t-il ainsi ? Que l’ « unité de plan » a un règne plus vaste qu'on ne le pense. Les âmes peuvent s'ignorer, ensevelissant chacune dans son silence ce qu'elle croit être son secret. Mais, à certains aveux, elles se reconnaissent pareilles. Voici Liart qui bientôt va faire à son ami la peinture de ses sentiments : Renan y retrouvera, lui semble-t-il, «la description [de ceux] qui se sont succédés dans [son] âme » (59). Et si cette ressemblance paraît peu frappante entre deux destinées (rès parentes, n'est-il pas significatif que notre Trégorois ait eu, dans telle circonstance, la même idée que. C. Emmerich? Qu'est ce à dire, sinon que « l'induction psychologique de soi aux autres est légitime, même dans de très petits détails » ?

Ainsi, le type classique de l'homme est assez compréhensif. Et ces analogies générales se doublent encore, à l’intérieur d'une même catégorie, de traits spéciaux à ses membres. Le social se surajoute au psychologique.

Par exemple, Renan se souvient d’avoir été grôndé par un matelot, parce qu'il lançait une pierre contre un navire. De même, un voiturier aime mieux qu'on le maltraite que son cheval. Get attachement à l’instrument de la profession n’est personnel ni à l’un ni à l’autre, il est commun aux gens de métier. Divisez maintenant la société selon le degré d’éducation : en bas vous avez le « commun », dans lequel le séminariste range sa visiteuse bretonne. L'instruction départage aussi les individus. Renan considère ceux qui n’en ont pas avec une curiosité sympathique : c'est sa facon à lui de s'intéresser à ce peuple qui, à cette date, prend possession du roman réaliste. Pas plus qu'il ne s'attache au physique de l'individu, il ne s'occupe des mœurs mêmes qu'il a eues sous les yeux en Bretagne. Il n'est pas amateur de pittoresque : ici encore, il ne se laisse pas détourner de son enquête sur l'esprit humain. Ce qui l’attire, ce sont certaines conceptions du peuple; c’est de voir, notamment, ce que produit chez ce dernier le besoin inné de connaître les causes.

Il en est d'autant plus dominé qu'aucune réflexion ne l’avertit des lenteurs inéluctahles de la recherche. Il n'a pas la « tournure d'esprit expérimentale »; l'idée de loi lui échappe. La propre mère de Renan n’a-t-elle pas, aux dernières vacances, fait cette réflexion, le long d'un ruisseau qui avait peu de pente : « On dirait qu'il remonte » ? Dans ces conditions, foin de la méthode scientifique ! « S'arrêter au fait », « attendre », c'est à quoi le peuple ne se résoudra jamais. Il lui faut tout de suite « le pourquoi », l'efficience cachée. Il va done imaginer des causes hypothétiques : ce seront des « actions libres menant tout ». Il affirmera, par exemple, qu’ « il y a un ange pour les petits enfants ». Et s'il fait, en un pareil cas, intervenir le « merveilleux », à plus forte raison y aura-t-il recours, en présence de « quelque chose de grand et de frappant ».

C'est là un des premiers indices de l'attention que Renan ne cessera guère de prêter à la mentalité populaire, Deux caractères en ressortent.

(59) L. du 29 mars 1844 (1b., 250-251).

D'une part — avant même d’avoir traduit les anciens dictons de la Genèse — il sent le prix de cette « psychologie pétrifiée », selon le mot de Ribot, que constituent les proverbes. D'autre part, les conceptions qui le retiennent ont trait au gouvernement du monde. Elles touchent à la métaphysique, ou si l'on veut à la religion.

Or, elles sont ce qu'on doit attendre du peuple, qui s'y révèle comme cette humanité « spontanée » dont on connaît les créations. En possession de cette idée, Renan en fait une application précise dans un domaine où Cousin ne tenait pas à s'aventurer. Sa théorie des croyances populaires éclaire à ses veux l’état d'esprit des Juifs que les Evangélistes ont mis en scène. Elle autorise l'opinion qu'il s'est formée (ouchant les prétendus exorcismes de Jésus. Des Bretons aux origines chrétiennes, la pensée de Renan suit déjà la voie quilui deviendra familière. Il s’entraine à des rapprochements si féconds, qu'il aura le droit de rapporter une part de son intelligence historique au privilège d'avoir connu les simples de son pays.

Au séminaire, il y trouve encore un autre avantage : celui de n'être pas trop dépaysé parmi ces peuplades sauvages qui, de Montaigne à Durkheïm (pour ne citer que ces noms), ont suscité tant d’écrits. De cette longue chaîne, quel anneau l’obscur élève de Saint-Sulpice tient-il en 1843-1844 ?

Il est loin de parquer à part cette humanité inférieure. Par certains traits qu'ils ont en commun avec les Bretons, ils rentrent dans la catégorie des simples (60); d’autres les feraient prendre pour des enfants. Chose plus curieuse : ils savent induire, au moins d'une façon rudimentaire. Mais alors, quel problème ! Comment expliquer leur imperfectibilité, que le jeune lecteur de J. de Maistre ne met point en doute ? Il n’en demande pas le secret à la malédiction divine, se contentant de supposer qu'il leur manque. quelque faculté. Aussi bien jette-t-il cette idée sans l’approfondir, car elle ne se fût pas conciliée du premier coup avec un autre passage, où il nie l'existence d’un principe (plutôt, il est vrai, moral que psychologique), parce que les sauvages ne l'ont pas.

C'est qu'ils représentent, comme eût dit M. Icard, le règne du « droit naturel ». Au-dessous d'eux, on sort de l'humanité : il n'y a plus, pour s'offrir au psychologue, que la conscience animale. Or, la question de l« âme des bêtes » était de celles que l’ancien élève d'Issy se souvenait d'avoir étudiées scolastiquement : il y touche maintenant à sa manière. Il n'isole pas ces humbles êtres, à présent que les sauvages lui paraissent former l'intermédiaire entre eux et les hommes civilisés. En effet, du bas au haut de l'échelle, l'instinct s'appauvrit, si l'intelligence grandit. Il y a une loi, que Bonald eût avouée, et qui reviendra, en 1845, sous le crayon de Renan (61) : une loi qui régit, non seulement l’ensemble des êtres animés, mais les races humaines et les classes animales : « l'instinct [y] est en raison inverse de l'intelligence ». De là tant de différences entre

(60) Remarquer surtout leur impassibilité cornélienne (Ne dirait-on pas, en effet, lo vieil Horace, Trav. de Jeun., 79 ? et ib., la glorification de la vengeance ne fait-elle pas songer à Emilie ?)

(61) Cf. une de ses Notes en marge de Bossuet, La connaissance de Dieu, etc., p. 256.

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