RAPPORTS DE L’AME ET DU CORPS
les animaux et nous : l'infini n'entre point dans leurs facultés, et comme ils n'ont qu'une nature, ils lui obéissent sans vergogne, ils ignorent la pudeur.
On le voit, Renan ne s'intéresse pas aux formes plus ou moins élémentaires de l'esprit sans en réfléchir quelque lumière sur la conscience normale de l'adulte civilisé. Aussi bien est-ce ‘à l’objet principal auquel correspond sa philosophie (62).
Philosophie assez complète, avec une prédominance accusée de ce qui concerne la psychologie. ;
Celle-ci ne peut se définir, si l'on n’examine ces rapports de l'âme et du corps, que Jouffroy, peu d'années avant l'entrée de Renan à Saint- Sulpice, avait étudiés dans un Mémoire célèbre (63). Le séminariste aperçoit les conditions sensibles des phénomènes intérieurs : un rêve où intervient une cloche entendue donne lieu, dit-il, à un fait « psychophysiologique». L'influence semble bien s'y exercer du dehors sur l’âme, et c’est ce qu’on voit encore mieux dans un autre songe provoqué, celui-là, par un arrangement des couvertures. Mais, en état de veille. le sens de la relation n’est pas toujours aussi facile à déterminer que Renan le croit. Constate-t-il une correspondance entre un mouvement du nez ou des lèvres, et l'humeur ou l'embarras, il ne doute pas que cette «étonnante influence » ne soit celle «de l’état psychologique sur le corps ». Il étendrait même l’action de l'âme jusqu’à soumettre à l’influx volontaire un phénomène comme la circulation du sang, qui en est, il ne l’ignore pas, tenu pour indépendant, mais il se ravise. Quant à en appeler à l'effet inverse, celui «des corps sur les âmes », pour expliquer une partie des maux actuels, on ne sait ce qu'il a pensé de cette théorie de M. Icard (64).
Sa personnalité paraît mieux, ainsi que son genre de vie, dans la nature des observations qu'il consigne sur la vie psychique ; elles ont trait beaucoup moins à l’activité ou à la sensibilité qu’à l'intelligence.
Dans la première catégorie, à part une réflexion touchant l’action de la volonté pendant le sommeil, ses Notes ne portent guère que sur l'habitude, qui régnait souverainement à Saint-Sulpice. Il sait gré à Bossuet d'avoir exprimé, par une comparaison heureuse, la force des liens où elle nous enveloppe. Le «principe» que le disciple des Ecossais a découvert n’a-t-il pas aussi du-rapport avec elle ? Certaines occupations souriraient-elles, sans «la place qu'elles [tiennent] dans le cadre qu'on s’est tracé » ? Et Renan de déceler le rôle de l’habitude, non pas seulement en lui (elle rend machinal un mouvement
(62) Cf. Trav. de Jeun., 52, 55, 66-68, 78-79, 71, 11, 56, 73, 37, 57, 62, 47, 34, 49, 55-56, 42, 28-29, 52, 27-28, 61-63, 78-80, 45, 44 : Fr. Int., 276, 273, 271 sq.
(63) Ci. supra 156 n. 84.
(64) Cours sur le Péché Originel : « Le germe des habitudes vicieuses » se serait « attaché en quelque sorle au sang et transmis avec lui ». Cf. Trav. de Jeun., 34, 53, 56.
192 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES comme la mastication)}, mais chez autrui: elle développe l'amour maternel, favorisé la tendance des gens de métier à personnifier leurs instruments. Enfin elle est à considérer dans certains actes, si l’on veut en apprécier la valeur morale. Bref, ses interventions ne sont pas limitées à telle ou telle fonction, et plusieurs phénomènes affectifs, en particulier, s’expliqueraient mal sans elle.
Ce n'est pas que Renan s'intéresse beaucoup à cette nouvelle partie de la vie psvchique. Il connaît, pourtant, toutes les délicatesses de l'amour filial. Les jouissances de l'amitié, où l'on peut parler «de l'intime de [son] intime », ne Iuf sont pas non plus étrangères. Mais là, il le remarque, ne s'arrêtent pas les dispositions bienveillantes de l'individu. Il est encore trop chrétien pour admettre la philanthropie, dont les partisans de la charité attaquaient alors le principe et les effets. Il y substitue non précisément la charité, mais une sorte de sentiment familial ou corporatif, dont l’objet s'élargit sans cesse, des sauvages aux anciens et des anciens à nous: chez les modernes, il tend à dépasser les bornes, non seulement de la tribu, mais de la patrie. Il correspond à une extension très curieuse du moi, qui explique aussi le Sentiment de la propriété : n'est-ce pas en effet par là que nous penchons à considérer nos biens comme un prolongement de nous- :mêmes ? (65)
Cette sorte de rapports avec le non-moi n’est pas la seule que Renan ail eu l’occasion d'examiner. L'homme est aussi possédé du désir de dominer, ce qui n’est pas juste, s’il veut le satisfaire sur ses semblables, mais ce qui rend raison d'anomalies apparentes. On comprend ainsi, en effet, que nous préférions à notre bienfaiteur notre’ obligé : ia reconnaissance nous le soumet. Voie dangereuse, en tout cas, que cellelà, puisque l'ambition, Abbadie la bien vu,'a son désespoir.
En somme, le peu que Renan décrit de nos tendances sociales serait plutôt d'un moraliste à l’ancienne mode. Il trouve encore moyen de confirmer une idée pascalienne en analysant la douleur. Si nous pouvons l'arrêter ou si nous la savons momentanée, nous n’en souffrons pas. Ainsi c’est l'avenir que nous craignons surtout (66). |
Cette représentation appartient à la vie intellectuelle, qui fournit à Renan la matière d'observations. très détaillées, notamment sur les « facultés » les plus hautes : ce sont, dirait-on, celles dont le mécanisme ou la portée l’intéressent particulièrement. , |
Non qu'il en néglige de plus humbles, l'attention par exemple : il en montre le rôle dans certaïnes «sensations». C'est par elle qu'on sent un battement à l'endroit de son corps où on veut le sentir. Elle explique aussi que le «grattement» efface la démangeaison : la sen-
(65) Ainsi Renan s'intéresse dès lors à la question de la propriété ;: sous un autre angle, il est vrai, qu'il ne le fera en 1848, dans une de ses Dissertalions d’agrégation (Nouv. E. Int., 234).
(66) Cf. Trav. de Jeun., 33, 44-45, 69, 49, 28, 56, 32, 37, 57-58. 49 : Fr. Int. et Rom., 287. ; 3