‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 94 sur 369 · DU RÊVE ET DE L'ASSOCIATION DES IDÉES · texte numérisé non relu

DU RÊVE ET DE L'ASSOCIATION DES IDÉES

sationAa plus forte fait oublier la plus faible, comme un grand bruit en étouffe un petit. La même fonction est encore provoquée, à défaut de l'intensité, par le caractère familier d'un objet : une mère, au milieu de «mille choses à remarquer », ne voit que les petits enfants, etc.

L'objet est-il absent, la mémoire et l'imagination le restituent chacune à sa façon. De la première, si développée chez le sauvage et l’enfant, Renan parle peu : nous ne retenons pas, il est vrai, tout ce que nous apprenons, mais «la marche que l'esprit a faite par [les choses apprises| reste ». La seconde demeure vigilante dans le sommeil. Rien de plus curieux à retracer que cette vaine activité de l'esprit, surtout à l'heure où le «signal », cloche ou visite, doit y mettre un terme. Alors a lieu le fait classique du réveil produit non par la sonnerie, mais par son arrêt. Alors se multiplient les fausses interprétations, à la suite d'une impression confuse, mais juste, ou d’un rêve tantôt illusoire, tantôt véridique et d'une «inconcevable réalité ».

Dans cet état évanescent, la pensée'renaît, encore soumise à une logique captieuse. Renan est plus diserét sur ses songes proprement dits : le temps n'est pas encore venu où il les analysera complaisamment, si longs et si équivoques. soïent-ils. IIS lui eus$ent pourtant montré en jeu l'association des idées. Mais il préfère étudier cette fonction dans l'espèce plutôt que dans l'individu, et telle que ses résultats se sont imposés au «langage commun». L'ancien lecteur de l'abbé Girard se demande done d’où viennent certaines couples de mots : « ardeuramour », « lumière-raison », etc. et il croit pouvoir en expliquer beaucoup par «l'état du corps quand il éprouve ces sentiments ». La psychologie donnerait le secret de ces « métaphores, tropes », que la rhétorique se.contente de reconnaître et de classer. Elle éclairerait aussi certaines formalions que Renan définit en termes de logique. Il recherche, en effet, coniment «les contradictoires de certains mots» ont été composés, tant en latin qu'en français, soit qu'on ait où non confondu le contradictoire et le contraire.

Ainsi, il n'est pas sans s'intéresser à ce problème des signes de la pensée, qui prendra, dès l’année suivante, tant d'importance à ses yeux. Toutefois les phénomènes dont il cherche l’origine appartiennent à des langues évoluées, où: il a bien l'air de ne voir en œuvre que «l'esprit humain ». Il ne remonte pas à l'apparition du langage, peut-être pour n'avoir pas à discuter la thèse orthodoxe. Cavour a beau soutenir que les mots ont été donnés à l’homme par une intelligence supérieure, l'élève de M. Le Hir ne paraît pas avoir sacrifié au traditionalisme. Là même où il se rencontre avec Bonald, il en reste indépendant. Certes, il ne sous-estime pas le rôle des mots. Ne suppléent-ils pas aux images chez un poète aveugle qui décrit la nature ? Ne font-ils pas «tout l'office dans la plupart des cas, [où] nous n'imaginons pas l’objet de notre pensée » ? Ces observations s'imposent à Renan, mais elles procèdent de Burke, et non pas du philosophe cévenol.

Une autre influence s'est exercée sur lui dans l'examen d’une question connexe aux précédentes, celle de l'origine des idées. La dif-

ficulté ne lui en a pas échappé. C'est là, il le remarquera plus tard, qu'ont échoué les anciens systèmes. Aussi se met-il en devoir d'y ré— fléchir et d'y pénétrer plus avant. Il connaît dès longtemps le procédé «ordinaire» par lequel s'obtiennent les idées générales : la comparaison isole le caractère commun de plusieurs individus, d’où résulle la vérité dite «d’abstraction généralisée, d’induction ».

Cette opération est à peu près celle que l'auteur des Fragments: pratique sur des idées comparées, et qui le conduit à une certaine sorte de «verbe intellectuel», la seconde. La première est plus délicate à ‘concevoir. Ce que Cavour entend par là, c'est l’action de l'âme qui rapporte à son idée de l’'Etre les sensations dont un objet l’affecte,. c'est-à-dire qui produit une «idée universelle» de cet objet. Pour que l'esprit l'appréhende, il doit oublier les circonstances qui l'ont suscitée ; l’abstraction est ici le fruit d'une ingratitude. Mais grâce à elle, chaque chose a son idée, ou son type, comme Rosmini l'écrit d'après. Platon. Si l'homme était créateur, en concevant l'idée universelle d'unechose, il peuplerait l’espace d'exemplaires identiques de cette chose en nombre indéfini : telles sont les tasses fabriquées en série. Mais il nel’est pas, et cette idée n'exprime qu’ « une possibilité illimitée d'objets semblables ». En d'autres termes, deux cas sont à distinguer : ou bien. de plusieurs idées d’oranges, on passe à l’idée d'orange ; ou bien d'une orange vue on passe à l’idée de cette orange. Le langage ne serait nécessaire que pour la première. =

Renan entre, mais non du premier coup, dans ces vues «ingénieuses ». Il se plaît à décrire l’universalisation sous cette forme expressive et concise : « La sensation entre et sort, entre pour féconder l'idée de l'être, puis sort, et le résultat de cette fécondation, c'est l’idée universelle ». Elle l’intéresse d'autant plus qu'il vient justement de s'initier: à un genre d’abstraction tout semblable. Il y a des idées, en effet, qui ne peuvent résulter d’une comparaison. Ainsi celle du nombre. Supposons cinq individus aussi différents que possible l'un de l'autre : ils ne sauraient avoir d'autre élément commun que l'être. Le recours s'impose donc à une abstraction dite «non généralisée» ou, comme: l'appelle Cousin, «immédiate » (67).

Or, cette idée a un caractère particulier. Elle est une «forme de l'entendement», dont l'ancien élève d'Issy comprend «pour la pre mière fois » l’usage et la nécessité. Et elle n'est pas la seule. Premiers principes, de cause, de substance, etc; «vérités de raison...» : «axiomes métaphysiques », tous revêtent à l’envi la même nature, tous sont des «idées pures», des «principes subjectifs de raison pure ». Locutions kantiennes, que le lecteur de Stewart met sans trop y ae der au service de sa découverte. L'essentiel est de bien distinguer ces formes, tant des «vérités dont l'esprit est en possession», que des « prémisses » dont il est parti «pour les trouver ».

(67) Cf. supra 171-172.

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