VI
Il n'a pour ainsi dire pas touché au premier point. Comment doser exactement l’action de Dieu? Le plus prudent est d'éviter toute expression susceptible de lui imputer une responsabilité fâcheuse; il n’est sûrement pas la cause efficiente de telle infirmité, ete. Quant à l’âme, à peine si Renan y’ réfléchit davantage. Pourtant il put apprendre de Cavour que l’ancienne philosophie tenait la forme pour un principe actif : l'âme, pensait-elle, est la forme du corps (73). Si l'esprit du jeune homme eût été à point, ce passage était bien propre à y produire l’étincelle, plus d'un an avant le contact de Bautain; mais rien alors ne s’enflamma. L'avenir de l'âme ne l'occupait guère plus que sa nature, malgré la Théologie, Abbadie et Bossuet (74).
Il considère plus sérieusement l'essence et les attributs divins. Il paraît avoir, probablement dès son séjour à Issy, connu « les spéculations des métaphysiciens sur l’absence de forme et de modes en Dieu ». Maintenant, il inclinerait à ne pas leur refuser tout crédit. Si, en etfet, notre intelligence est incompétente à beaucoup d'égards, c'est en raison de sa forme déterminée ; celle de Dieu doit donc n’en pas avoir, puisqu'elle est « capable à la fois de toutes sortes de vérités ». Poursuivant son idée, Renan agrandit l’abîme qui nous sépare de l’Etre absolu : nos principes ne s'appliquent point à lui, et les siens (si l’on se permet cette expression très inexacte) sont peut-être tout différents des nôtres. Même on peut être sûr qu'il ne procède pas par déduction. Bref, cette règle de méthode s'impose : il ne faut jamais induire en rien de nous à Dieu. Elle vaudra encore, en 1845, pour l’admirateur du Traité de la Connaissance de Dieu (75).
Or c'était là, non seulement oublier que l'homme, selon la Genèse, est « l’image » de Dieu, mais dessécher à leur source bien des émotions religieuses. Logiquement, cette ignorance raisonnée de la nature divine n'aurait pas dû coexister chez Renan avec un certain genre de piété. Mais -il ne s’est pas formulé cette inconséquence, non plus qu’il n’a parfaitement harmonisé la nuance de ses idées sur Dieu Créateur et Providence.
Dieu est l’auteur du monde. N'étaient les suites du péché (76), l'on pourrait dire que tout dérive de cette « institution ». Elle fut libre :
(72) Cf. Trav. de Jeun., 55-56, 28, 29, 33-34, 46, 55, 42, 41, 50, 44, 48, 42-43, 49, 47, 51, 39, 37, 91, 90, 36, 50, 61. — G. de Cavour, Fragm. phil., 172, 154.
(73) Cf. ib., 163-164.
(74) Ci. cependant infra 214-215.
(75) Voir la note marginale de Renan à son exemplaire de cel ouvrage, p. 209 ; et infra 345.
(76) C’est, semble-t-il, la réserve que Renan a marquée par le « ou autrement » de l’Observation XLVII.
liberté de la création el personnalité du créateur sont corrélatives aux yeux du séminariste, que le panthéisme cousinien n'a pas contaminé. Dieu soutient son œuvre. Sous les lois dont le règne est visible, mais qui «expriment seulement des manières dont les choses vont », il subsiste comme cause efficiente. Dieu cause des lois, l'homme cause des faits, on se demande si Renan n'a pas eu cette conception, un jour qu'il pensait vite. En tout cas, jusqu'à présent, il n'écarte Dieu ni ne le diminue. Il ne va nullement à l'encontre des louanges que Cavour prodigue à «l'admirable sagesse » de la conduite divine. Et quand cet auteur rappelle l'existence d'un « appréciateur suprême des moindres aetions et des plus secrètes pensées » (77), comment Renan ne serait-il pas entré dans cette vue, lui qui, toute sa vie, s'est senti sous le regard du «grand œil ouvert » ?
On doit pourtant l'avouer, certains textes ne consonent qu'imparfaitement avec ceux-là. Entre les explications qui remontent jusqu'à Dieu, et celles qui s'en dispensent, Renan ne met qu'une différence -«ténue » ; la nature humaine lui paraît ordinairement une base suffisante, ete. Il ne s’interdit pas, sans doute, le recours à l'empyrée ; mais c’est là seulement un «second point de vue » : «la raison venan: postérieurement pourra [l’Jindiquer »…, à moins qu'elle ne l'oublie, ‘<ar il n’est rien moins que nécessaire. Bref, on dirait, à certains moments, .que l’homme masque Dieu.
En un autre sens, la nature produit le même effet : elle éclipse lordonnateur célesté. Qu'y voit-on, en effet, sinon d’injustes partis pris ? Selon Gavour, elle est «prodigue de précautions pour assurer la Conservation des espèces», tandis qu'elle «semble partout S'y jouer des individus, et les traiter en marâtre ». Aussi l’auteur des Fragments avoue-t-il que la foi seule peut procurer l'assurance d'une Providence particulière. Abstraction faite de cette correction mystique, la conduite que le philosophe italien prête à la nature est bien celle que Renan attribuera au Cosmos (78). On saisit ici l'origine probable d'une de ses principales idées.
Elle n’est pas la seule que l’ancien élève de M. Pinault se forme sur le système du monde. Il y distingue l'ordre matériel et l’ordre moral, mais sans accuser leurs différences irréductibles. Il aurait plutôt tendance à mettre en lumière leurs conformités (79): ainsi le second manifeste comme le premier l'unité de plan, puisque « tous les hommes sont faits sur le même moule». Bien plus, Renan plie l'esprit à un déterminisme qu'il a d’abord reconnu dans la nature physique. où tout, «depuis les faits les plus ténus des forces moléculaires jusqu'[à ceux] des cycles astronomiques », obéit à la «grande loi» des oscillations. Le lecteur des Fragments ne quitte pas, semble-t-il, cette
(77) Ci. Fragm. phil., 339.
(78) Ci, Dial. phil., 71. Théorie déjà appliquée à l'humanité dans l'Av. de la Science, 219.
(79) Il va même jusqu'à chercher dans l'histoire humaine l'équivalent du frottement et des autres causes qui relardent les mouvements en physique.