LE MÉCANISME RESTREINT AU MONDE PHYSIQUE
image, lorsqu'il soumet «la marche de l'univers » au rythme qui, selon Cavour, préside au développement de l'histoire humaine. Par la «loi de réaction », l'extrême y engendre son opposé.
A s'en tenir à ces formules, le jeune homme serait acquis à une conception mécaniste de la nature. Mais ce n’est là qu’une apparence, et l'on pouvait s’en douter: Laplace n’est pas un bon maître de pensée chrétienne.
Or done, Renan ne croit pas que toute la nature puisse jamais se dévoiler à nous. Quand on a une fois frappé notre esprit d'incompétence, on ne saurait prétendre à cerner très ‘exactement Ia zone d'ombre. C'est «en tout» que le mystère «doit demeurer pour nous ». Que l’ambition de comprendre s’arrête donc, où qu’elle le trouve, devant l’« inexplicable » (80). En second lieu, qu'elle ne compte pas uniquement, pour rendre raison de ce qui peut être expliqué, sur la connaissance des causes efficientes : celle des causes finales n’y est pas moins nécessaire. Et qu'elle s'attache enfin à une-idée moins rigoureuse et plus juste du règne des lois. É
Nous touchons ici au point essentiel, à l’une des exigences de l’'orthodoxie. Comment concilier ce règne avec la réalité du surnaturel ? Voici le compromis que le séminariste a adopté.
Il conserve sa répugnance à l'endroit des miracles. Dispenser d'y recourir pour prouver le christianisme est sans doute, à ses yeux, le plus grand mérite du « renversement » tenté par Cavour en apologétique (81). Quant à lui, Renan proclame Ia «fixité des lois de la nature ». Ecrit-il un peu plus loin que «la réflexion. fend à [en] faire prévaloir l'inflexibilité», ce n’est pas qu'il trouve cette tendance illégitime. Comment préférer, en effet, à l'astronomie moderne. la «grossière et superficielle » physique des anciens, qui remettaient aux anges la conduite des corps célestes ? Voilà donc une fonction, que la science a retirée à ces intelligences directrices. Doit-on s'arrêter là ? admettre encore, avec le peuple, qu'il y ait, par exemple « un ange pour les petits enfants » ? Quelle réponse Renan serait tenté de faire, on le devine. Mais son orthodoxie le retient encore (il lui concède que cette cause «peut être vraie»), et elle remporte une autre victoire plus importante. Sous son influence, notre penseur borne le domaine du déterminisme. Il rompt la sorte de parallélisme qu'il avait établie entre les deux ordres de la nature : le monde moral ne se gouverne pas comme le monde physique. Si ce dernier obéit à la «nécessité» (el - encore Renan ne pousse pas cette conception à la rigueur) (82), le
(80) Quelque chose de cette altitude subsistera chez Renan, lors même qu'il aura cessé de croire aux mystères. Cf. Dial. phil., 9, 331-332 : « Il faut comprendre l’inintelligible comme tel », « il faut admettre ce qui est obscur comme obscur ».
(81) Cf. Trav. de Jeun., 97-98.
(82) I1 semble, en effet, regarder comme une « contingence » échappant à « l’ordre des choses » le froid qui a détruit « l’armée de Napoléon en Russie ». Si c’est bien là ce que veut dire son Observation LXXI, si le contingent n’est pas pour lui la coïncidence, on opposera les Travaux de Jeunesse, p. 51 aux Dialogues philosophiques, pa ts
200 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES régime de l’autre est plus souple. Certes, ici même, la « saine méthode» défend de «courir» au surnaturel. Au contraire, avant d'en venir là, il faut avoir essayé toutes les explications possibles : qui sait si une combinaison de lois, trop délicate pour notre sagacité, ne donnerait pas la clef de certaines énigmes ? Mais d’un autre côté, Renan ne veut pas — et il ne voudra jamais — qu'on se croie en droit d'écarter à priori le surnaturel par un: «c’est impossible ». Le savant doit se libérer des habitudes d'esprit contractées en physique, pour admettre dans la conscience certaines interventions étrangères à l’ordre phénoménal, ne fût-ce que celles de la grâce.
Ainsi, le séminariste est encore assez orthodoxe, pour n'avoir pas besoin de chercher un autre accommodement avec le déterminisme On le voit, par exemple, repousser au nom de l'expérience l'hypothèse d'un principe naturel he s’exerçant pas toujours. Et pourtant, cette idée est assez voisine de celle qu'il va müûrir l’année suivante, pour aboutir à cette théorie des lois intermittentes qu'il a exposée dans son Essai Psychologique (83).
Renan n'est pas en apparence beaucoup plus avaneé dans l'évolution de ses idées morales. Toutefois, la théorie du devoir commandant la conduite de chaque jour, il ne pouvait guère se dérober à l'obligation d'accorder ses dispositions personnelles avec les préceptes de sa religion.
Ce n’est pas qu'il ait dù envisager sous cet angle toutes les questions éthiques. Certaines ne l'ont intéressé que spéculativement. Aïnsi celle du mérite et du démérite, qu’il avait eu plus d'une fois déjà l'occasion d'examiner (84). Il la reprend en se proposant deux exemples : celui d’un meurtrier, et celui d’une mère qui se jette à l’eau pour sauver son enfant. Si leur geste, remarque-t-il, est spontané, le démérite de l’un est moindre et le mérite de l’autre plus grand ; ce serait le contraire s’il était délibéré. Pourquoi? A cause de «l'habitude acquise », qui dans le premier cas n’est pas de tuer, mais de se mettre en colère : ce qui «se pardonne plus facilement ».
Si cette observation est d'une subtilité confinant à l'obseur, on ne saurait qu'admirer, en revanche, les réflexions que Renan consacre à un problème autrement important, celui des sources de la moralité.
Qu'il les cherche, du moins certaines d’entre elles, dans le cœur humain, l'on pouvait s'y attendre. Pour lui, en effet, la frontière est assez imprécise entre la psychologie et la morale. Le mot de «principe » relève de l’une ou de l'autre, selon le sens où on l'entend : quand il l’'emploie en tête d'un opuscule (85), il lui donne une
(83) Cf. Trav. de Jeun., 63, 43, 59, 51, 31-32, 96, 52, 40, 66, 77, 27-28, 19 : vol 11.479, fo 197.
(84) Cf. supra 40 et 160.
(85) Les Principes de Conduite (déc. 1843).