DISTINCTION DE LA NATURE ET DU NATUREL
valeur normative, bien effacée dans le vocabulaire écossais. En second lieu, il estime qu'on ne saurait se fixer ses devoirs, si l’on n’a pas appris à connaître, non seulement sa nature générale d'homme, mais les particularités de son naturel.
Pour cette seconde tâche, toutefois, il recommande une méthode qui n’est pas celle de la psychologie pure, un procédé qui complète l'analyse, et peut même y suppléer. On se révèle à soi-même la vérité de son type en jugeant que tel acte y convient ou non. On adhère à sa «vraie ligne de conduite », ou l’on se détourne de ce qui ne l'est pas, par une sorte de «sentiment», de «mouvement spontané», d'«instinct». Si Renan s'est approché parfois de la notion d'intuition, c’est bien ici. = Mais un soin plus grave l'attendait. De quelque façon qu'il ait prise conscience de son «type », allait-il s’y conformer simplement ? N'eût-ce pas été trahir sa religion au profit du captieux adage Sequere naluram ? Sans doute ; aussi déclare-t-il que le -naturel, comme la nature, n'échappe pas aux conséquences de la chute première. II a donc besoin, lui aussi, d’être redressé. Renan ne demande pas qu'on accepte tel quel ce faisceau de dispositions bonnes et mauvaises. Les dangers qu'il voudrait éviter, c’est qu'on change, par faiblesse, ses propres penchants pour ceux du voisin, ou que, par austérité, on se ceroie obligé d'en prendre le contre-pied. Il se persuade, d’après l'exemple de plusieurs saints, qu'on peut rester dans son naturel en faisant abnégation de sa nature. E
Car, sur ce dernier point, aucune compromission n'est possible. En morale autant et plus qu’en métaphysique, le christianisme est le maître indispensable de la conscience fidèle. C’est surtout, Renan le relève chez Cavour, sa doctrine du salut, qui est de trempe divine. Il a pour principale mission de guérir les plaies de la volonté ; lui seul se dit capable de mener l’homme à sa fin. Or la voie qu’il trace n'est pas des plus douces, et le séminariste, à qui la sévérité du XVII siècle le rappelle sans cesse, n’a garde de l'oublier. Il n’a pas moins sous les yeux nos faiblesses que notre grandeur ; il sait qu'il faut les vaincre, et que la victoire même est une nouvelle épreuve : le véritable chrétien étant, comme Bossuet a osé le dire, marqué d'«infâmie » aux veux du monde, et «sa vraie condition parmi les hommes» étant de souffrir persécution.
Voilà le but, qu'il n’est pas permis de perdre de vue. Comment l’atteindre en partant de la psychologie individuelle, c’est ce que Renar ne s’est pas demandé avec assez d’insistance. Quelques écrits dispersés laissent seulement voir qu'ici encore, il a invoqué le secours de la grâce divine. Et certes, cette intervention devait lui sembler indispensable plus qu'à quiconque.
I1 la trouvait décrite dans les Fragments philosophiques, où Kant encourt le reproche de n'avoir pas distingué, en morale, le spontané du libre. Il a eu le tort de placer la moralité au sein de la liberté ; en
réalité elle lui est antérieure, au moins sous sa forme spontanée, qui existe dès que le principe moral est dans l’âme. Mais elle ne devient qu'ensuite libre et méritoire, quand l'homme a prononcé le jugemént pratique sur la valeur morale de l'acte. Or c'est ce qu'il ne peut faire sans la grâce.
Ces abstractions n'étaient pas de nature à saisir leur lecteur fortement ; d'autant moins qu'il demeurait rebelle au système traditionaliste où elles s'’encadraient. Cavour, en effet, admettait bien, sous la loi naturelle, l'existence d'un principe de bienveillance. Mais il le vouait à l'avortement, si le sujet n'était mis en rapport avec une personne déjà vertueuse. Pas d'acte moral, sans la xévélation, par un esprit-guide, de la véritable moralité (86). Renan ne se mettait guère à ce point de vue. Il se passait de son prochain, et s’il avait besoin de Dieu, ce n'était qu'à certains moments.
Tant qu'il ne s'agit pas des vertus chrétiennes, nos principes innés suffisent à nous dicter notre devoir : ils nous ordonnent, par exemple, d'aimer nos parents, nos bienfaiteurs. Mais vont-ils au-delà ? Sont-ils en état de nous dire qu'il faut proportionner notre amour aux qualités de l’objet, qu'il faut aimer Dieu ? A consulter son naturel, si peu mystique, Renan se persuadait que non: notre nature ne connaît pas la charité. Or, ce qui ne correspond pas à un principe inné, n'essayez pas — vos efforts seraient vains — de l'inculquer à force de raisonnement. Attendez-le de la grâce. .
Celle-ci remédie donc, en pareil cas, à une lacune qui résulte du péché originel. Mais cette faute a produit d’autres désordres. Nou;: rougissons de certains actes, qui sont pourtant dans notre nature. Ne pouvoir lui obéir sans honte, cela prouve une altération plus grave que la simple déviation d'une règle : il ne s’agit pas seulement de «redresser». Ainsi Cavour aurait raison contre Kant et les Ecossais. La nature humaine n'est pas un point d'appui pour un philosophe chrétien.
Ces réflexions, Renan les aurait faites, s’il était allé au bout de sa pensée. Mais il s’arrêta bien avant, lui que les effets de la pudeur étonnaient comme une «anomalie». Notre nature, il avait trop confiance en elle pour la répudier jamais. A ses yeux, elle n'était pas seulement le «criterium de la vérité», mais notre «règle», notre « loi ». IL a, pour en parler, un accent qui ne trompe pas: que peuvent làcontre les retours de son orthodoxie ? Aussi bien celle-ci est-elle fort discrète. Elle n'intervient guère dans ces premières pages des Principes de Conduite, où la « perfection » est définie sans souci de Rodriguez. Pour moyen, la culture du moi, sinon son culte ; pour but, la réalisation d'une forme de vie, belle (87) dans la mesure où elle est vraie et pure, on ne voit pas trop quelle part ce romantisme esthétique réserve à la grâce.
(86) Ci. déjà sur cette idée supra 151, (87) Cet adjectif se lit plus d’une fois dans Fr. Int. et Rom., 271-272. — Cf! Trav:
de Jeun., 32, 97, 21, 33, 38, 45 ; Fr. Int. et Rom., 271-276. — G Cavour, Fr 1 198, 247-249, 314. » PLATE, GR CaNQUE ERP RUES